Ils franchirent le laboratoire une salle après l’autre.

Toutes offraient le même spectacle de dévastation. Çà et là traînaient meubles brisés, ordinateurs démontés, casiers pillés, vêtements entassés et outils rouillés. Quelques cadavres gisaient également de-ci de-là. Avec le temps, Dust et Vidocq s’étaient habitués à ce type de décor, à tel point qu’il leur semblait déjà connaître l’endroit.

Ils avaient beau écumer les abris antiatomiques un à un : le même désastre s’invitait partout. Tel était le monde d’aujourd’hui. Une vaste poubelle pleine jusqu’à la gueule de débris inanimés, de constructions désolées et de ruines hantées. Quant aux rares survivants, leur principale occupation consistait à se massacrer entre eux si la folie ne les avait pas déjà emportés. Quoique le second impliquât bien souvent le premier. Les derniers refuges de l’humanité n’en avaient guère réchappé. Qu’importe que l’on fût au cœur du chaos ou bien à l’abri sous la surface : la Fin du Monde ne connaissait nulle barrière.

Dust ferma les yeux et tenta d’imaginer ce lieu avant les Grandes Frappes, avant les Invasions, avant tout ceci. Un lieu de vie, d’entrain et d’activité. Certes, il n’avait jamais vécu dans le monde tel qu’il fût auparavant ; la Fin du Monde datait de bien avant sa naissance. Mais à force d’étudier les archives, de s’abreuver d’images du passé et de se gaver d’histoire contemporaine, il avait développé une forte nostalgie pour cette époque qu’il n’avait pourtant pas connue.

Mais le monde n’était plus le même qu’auparavant. Et si Dust avait appris une chose, depuis qu’il était venu au monde, c’était bien de ne se fier à personne. Pas même à lui-même.

Il s’immobilisa, l’air songeur face à un message mural inscrit à l’encre rouge.

« Know God, No Fear. No God, Know Fear, lut-il. Ça te rappelle rien ?

— Pas le moins du monde, maître, répondit Vidocq. Nous approchons de la signature thermique. »

À peine eut-il prononcé ces paroles qu’un homme dépenaillé jaillit devant eux.

« Des secours ! s’écria-t-il. Que le Ciel soit… »

Une détonation l’interrompit ; son crâne explosa, sa cervelle gicla sur le mur et le malheureux s’effondra sur place.

Vidocq porta un regard atterré sur Dust. Puis sur l’arme à feu encore fumante que le jeune homme tenait à la main.

« Maître Dust ?

— Oui, Vidocq ?

— Est-ce vous, qui venez tout juste de faire sauter le crâne de ce pauvre homme, maître ?

— Le coup est parti tout seul, expliqua Dust, aussi perplexe que son serviteur.

— Maître Dust. Quand apprendrez-vous que le premier mode d’expression de l’être humain est la langue, et non la gâchette ?

— C’est à cause de tous ces implants que j’ai dans le crâne ! Mes réflexes sont trop aiguisés, je ne les contrôle plus, voilà tout.

— Des excuses, maître. Des excuses.

— Oh, ça va ! j’ai pas fait exprès. Tu vas voir que ça va encore être de ma faute, c’t’histoire.

— C’est votre faute, entérina Vidocq. Et votre santé mentale est sujette à questions. Sans doute votre entêtement à vivre loin de toute structure sociale est-elle la cause de votre misanthropie galopante.

— Misanthropie, tout de suite les grands mots ! Je ne hais pas les humains, enfin ! Je les tue, c’est tout.

— Vous êtes humain, si tant est que vous l’ayez oublié. »

Dust se pencha au-dessus de sa victime. Il renifla bruyamment et rangea son arme dans le holster sous sa veste de cuir.

« On peut faire confiance à personne, mon vieux. En voilà un qui risque pas de l’oublier. Combien de fois on a failli se faire buter par imprudence ? Combien de fois je me suis fait tirer dessus par un « pauvre homme » dont je m’étais pas méfié ? Maintenant, je prends plus de risques. Je tire d’abord, je cause après.

— Vous pouvez faire ça, admit Vidocq. Mais peu de personnes seront capables de vous répondre, une fois leur cervelle dispersée. »

Dust ne l’écoutait plus, tout occupé à la fouille du corps de l’inconnu. Ses recherches s’avérèrent décevantes : l’homme ne transportait rien de plus sur lui qu’un sac de voyage et quelques cartes délavées.

« Pas croyable, qu’il ait réussi à survivre aussi longtemps avec juste une couette et une paire de vieux slips, releva Dust. Je me demande ce qu’il foutait ici… Euh, Vidocq ? Ça va, mon vieux ? »

L’intéressé ne répondit guère. Il s’était figé, le regard braqué de l’autre côté du couloir. Bien que noyé dans l’obscurité, l’on y devinait plusieurs silhouettes en mouvement.

« On dirait que votre coup de feu a réveillé le personnel de l’abri, maître, l’informa Vidocq.

— Ah ! c’est bizarre, pourquoi le détecteur ne nous a rien dit ?

— Parce qu’ils ne possèdent pas d’empreinte thermique, maître. »

Les arrivants fendirent le rideau de ténèbres à pas lents et saccadés, pareils à une troupe de somnambules ivres morts. La vue de Dust parut toutefois les tirer de leur torpeur, puisque le couloir s’emplit de hurlements stridents.

« Ouah. C’est pas un poil cliché, l’armée de zombies jaillie de nulle part ?

— Tenez-vous prêt, maître. Ils approchent. »

C’est l’instant que choisirent les zombies pour s’élancer à travers le couloir, butant contre les murs, se percutant entre eux, montrant les crocs. Quand bien même les études comportementales n’ont révélé que peu de choses sur ces créatures, on ne peut pas nier que la faim les rend irritables.

Dust s’interposa entre la troupe et Vidocq. Deux pistolets semi-automatiques semblaient s’être matérialisés entre ses mains. Il les leva devant lui, les bras tendus et la grimace aux lèvres.

« C’est probablement le bon moment pour caser une réplique badass, lança-t-il, mais j’ai rien qui me vient. »