Il reprit brutalement connaissance, comme si le camion du monde réel le percutait toutes sirènes hurlantes.

Ses sens à vif s’éveillèrent, assaillis par un surplus de stimulations agressives : la vive lumière des plafonniers vue à travers ses paupières enflées, la chaleur étouffante, l’odeur écœurante des produits chimiques, le bourdonnement assourdissant des machines, le tremblement de sa couche, le contact douloureux de son corps contre une surface dure, la sueur sur son corps, son nez bouché, sa gorge sèche, ses lèvres craquelées, et surtout, surtout, la migraine qui lui vrillait le crâne comme une perceuse enfoncée d’une oreille à l’autre ; autant de sursollicitations que son cerveau embrumé peinait à traiter.

La mémoire lui revint en pleine face. Il se revoyait, allongé sur la table d’opération, prêt à se faire ouvrir le crâne par une machine. La greffe avait-elle réussi ? Où était-il dans ce genre d’endroit que les vivants préfèrent éviter ?

« Mec, tu es là ? » voulut-il dire, mais ses cordes vocales enrouées ne purent émettre qu’un râle rauque.

« T’agite pas trop, perça la voix de l’IA à travers ce qui lui paraissait des cotons enfoncés dans ses oreilles. Tu as un gros pansement sur la tête. La mauvaise nouvelle, c’est que j’ai dû m’y reprendre à deux fois. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a qu’une seule mauvaise nouvelle. »

Autrement dit, l’opération était un succès. D’où, sans doute, son inconfort général.

Le maître se sentit idiot. Il avait conçu un système capable de cloner des humains génétiquement améliorés et de greffer son propre cerveau dans un autre corps, mais lui qui avait toujours été plus machine qu’humain, il n’avait pas anticipé le choc de son esprit contre la chair.

Ses sens malmenés, ses nerfs à vif, ses membres lourds, sa respiration difficile… Certes, son ancien corps mécanique avait été conçu afin de reproduire la plupart des sensations humaines. Mais les sensations simulées par ordinateur et la perception réelle du monde à travers un corps bien vivant entretenaient le même rapport qu’une flûte et un tuba.

À présence qu’il l’expérimentait de plein fouet, il en vint même à se demander s’il n’avait pas fait une erreur, à confiner son cerveau dans une prison de chair aussi frêle et sensible. Ses doutes s’envolèrent bien vite, toutefois. Le maître était du genre à foncer tête baissée, à constater les dégâts par pure curiosité puis à reprendre sa course.

« Rh… dit-il, tant bien que mal.

— T’y vois que dalle ? C’est normal. Tes yeux ne sont pas encore habitués à voir.

— Grl…

— Tu crèves de soif ? C’est normal. J’ai pas encore pu te filer à boire, mais ça va venir. Désolé, mec, mais tant que ton corps n’est pas prêt, c’est moi qui vais te torcher le cul.

— Hrh…

— T’inquiètes car t’as l’impression de t’être fait rouler dessus par un régiment de citernes ? C’est normal. Tu vois, quand les humains naissent, leurs sens se développent en même temps que leur corps et leur cerveau. Mais toi, tu as un corps déjà adulte : ton petit cerveau est donc en train de recevoir des plâtrées de stimulations qu’il n’est pas habitué à traiter. Il va s’y faire.

— Hgl…

— Tu trouves que je te comprends vraiment bien même si t’arrives pas à articuler un mot ? Ouais, moi aussi. Repose-toi, mec. Faut que tu dormes pour laisser ton nouveau corps raccrocher les wagons. Pendant ce temps-là, je t’injecterai de quoi raviver tes petits muscles tout atrophiés et j’entraînerai tes articulations à se remuer. Histoire que tu sois sur pied dès ton réveil.

— Glgl…

— Là, par contre, j’ai rien bité à ce que racontes. Boucle-la et dors, je te dis. »

Le maître obéit.

Il n’avait que ça à faire.