C’est au moment où Dust le vit faire que la douleur et la peine s’enfuirent face à un sentiment d’urgence, brûlant comme une braise au creux de la main.

« Faut pas le laisser faire, vieux… souffla-t-il les dents serrées. S’il m’efface du temps, tout notre travail n’aura servi à rien et la Terre sera foutue.

— Je sais bien, mec… Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Rien, répondit Loop par-dessus son épaule. Il n’y a rien à faire. Pas la peine de fomenter des plans de dernière minute dans mon dos : j’entends tous vos échanges.

— Tant pis, cracha Dust. Vieux, je peux plus bouger du tout, mais tu peux diriger mes méchas. Prends le contrôle de mon corps et empêche-le !

— Hein ? s’étonna l’I.A. Mais tu sais que je déteste ça !

— C’est toi qui vois. Tu préfères qu’on se fasse tous les deux effacer de la réalité ?

— Et merde… Je le savais, que ce serait une journée pourrie. »

Une raideur électrique s’empara des membres de Dust et, à la suite de soubresauts et de mouvements maladroits, ses bras s’activèrent tous seuls. Comme dans un rêve, il vit ses membres bouger sans qu’il leur en donne l’ordre : ses mains s’appuyèrent sur le sol, ses genoux se replièrent sous lui et ses jambes repoussèrent le sol. Une douleur lancinante transperça sa colonne alors que le reste de son corps tentait de se redresser. Son dos s’arquait en avant, incapable de supporter le poids de ses bras comme un pantin mal tenu. Mais désormais, Dust se tenait peu ou prou (enfin surtout peu) debout.

La surprise de Loop lui fit lever un sourcil suspicieux.

« J’ignore si je dois rire ou pleurer, Dustin…

— Ris si tu veux, tête de gland, rétorqua Dust. J’ai passé mon enfance entouré de gens qui se foutaient de moi. Ça les a pas servis.

— Vraiment… Tu devrais rester couché. Tu n’as plus rien à apporter à ce monde de toute façon.

— Le monde, j’essaie de le sauver. Et c’est pas un cintré comme toi qui va m’en empêcher. »

Le sourire de Loop se fit méprisant. De quoi faire sortir Dust de ses gonds – mais dans l’état où il était, l’I.A. peinait seulement à le faire tenir droit.

« Tu n’essaies de sauver que toi-même, pauvre imbécile… cingla Loop. Le monde n’a jamais eu besoin de toi.

— Ah ouais ? » Dust essaya de ricaner, mais la douleur sembla percer ses entrailles et il ne put émettre d’un grognement étouffé. « On verra si tu tiens le même discours quand je t’aurai mis la branlée du siècle. »

Un éclair pâle traversa la salle. Dust n’avait rien vu venir. L’espace d’un instant, il crut à une défectuosité des capsules. Puis, une odeur de plastique fondu monta à ses narines, et il remarqua le canon laser pointé vers lui. Son regard tomba sur la perforation béante qui lui ouvrait la poitrine.

« Plaît-il ? s’enquit Loop. Tu disais quelque chose ? »

Dust n’eut guère l’occasion de répondre. Un voile noir envahit son champ de vision et il ne sentit que le choc de son crâne contre le sol.

« Mec, lança l’I.A., tes mécas sont complètement H.S. Tout ton système est parti en vrille d’un seul coup. Mec ?…

— Il ne t’entend pas, répondit Loop. J’ai touché son coeur. C’est dommage : j’aurais voulu lui montrer la suite. Et puisqu’on en parle… »

Loop regarda sa montre. Un petit sourire réveilla les plis aux coins de ses yeux. Comme pour vérifier l’absence de surchauffe, ses doigts effleurèrent le bout du canon fumant. Puis il se posta de nouveau face à l’entrée. Sans prêter plus d’attention aux appels de moins en moins sereins de l’I.A., Loop accorda un dernier regard à la forme effondrée au sol.

« Adieu, Dustin. Tu m’auras vraiment donné du fil à retordre. Mais le monde se portera mieux sans toi. »

Les deux battants de la porte s’ouvrirent soudain. Dans la lumière du couloir se découpait une petite silhouette, celle d’un enfant au dos voûté et aux gestes hésitants. Ses yeux bridés se levèrent immédiatement vers Loop, comme s’il n’avait pas prévu de rencontrer qui que ce soit ici.

Il inspira comme pour prendre la parole, mais le laser fusa de nouveau. Le choc projeta l’enfant en arrière et il glissa au sol. Loop fit claquer sa canne jusqu’à lui, baissa son canon et tira encore. Puis encore, et encore, et encore ; et il ne s’arrêta que quand le canon devint brûlant entre ses mains. Une fumée malodorante s’en échappait quand il glissa de la main de Loop et tomba sur le corps, mutilé jusqu’au méconnaissable.

Loop s’était figé, statique devant son œuvre. Un immense soulagement s’étirait sur ses traits, et pourtant son corps frémissait d’angoisse et de fébrilité. De longues secondes s’écoulèrent, lourdes comme une coulée de plomb fondu. Il releva le visage, et la lumière bleue se refléta au fond de ses yeux clairs.

Ses nanomachines l’informèrent que derrière lui, Dust (le plus âgé des deux) approchait de l’état de mort cérébrale. Et bientôt, l’absence de vascularisation priva les cellules de son cerveau de toute irrigation. L’hypoxie poursuivit son cours, et Loop la suivit un instant après l’autre ; il sentit l’extinction des cellules cérébrales s’étendre en lésions profondes, irréversibles, et ne fit rien pour les arrêter.

Le chat s’assit devant Dust, aux yeux encore ouverts et à l’expression figée. Il demeura ainsi jusqu’à ce que Loop annonce :

« C’est fini. J’ai réussi. »