Dans la pénombre du laboratoire se découpaient les silhouettes hautes et carrées de sinistres caissons. De gros câbles entortillés au sol les reliaient et convergeaient en direction d’une machinerie bourdonnante. Le maître se planta au milieu de cette installation et croisa les bras. Son air dubitatif transpirait parmi les ombres.

« Mec, tu es là ?

— Toujours, répondit l’I.A.

— Il est temps de faire cet upgrade. Et tu vas m’aider.

— T’aider à quoi ?

— Tu vas réaliser la transplantation de mon petit cerveau depuis ce corps vers un autre.

— ‘gueulasse, grommela l’I.A.

— Je sais bien. Mais faut ce qu’il faut. »

Le maître tira vers lui un antique terminal monté sur un chariot à roulettes. Il le poussa jusqu’au centre de la pièce et le raccorda à la machine. L’appareil couina, vrombit et laissa échapper une lueur blafarde à travers un écran fissuré.

En quelques commandes, le maître réveilla la salle. Des lumières au sol éclairèrent jusqu’au plafond. La pénombre s’envola des caissons. Tous comportaient un hublot, au travers duquel on apercevait des personnes endormies. Toutes étaient de taille, de corpulence et de sexe différents, mais elles partageaient une physionomie proche.

« Oh, dit l’I.A. Je ne savais pas qu’ils avaient fait des petits.

— J’ai fait pas mal d’essais, admit le maître tandis qu’il pianotait sur le terminal. Les premiers étaient pas terribles.

— Comment ça ? Ils sont pas tous issus de la souche génétique de Dust ?

— Si, si, mais j’ai dû bidouiller leur génome pour leur faire atteindre l’âge adulte plus vite. J’allais quand même pas attendre vingt piges qu’ils aient fini de grandir. »

Le maître valida sa dernière commande d’un grand coup de majeur et s’approcha des clones. Il les observa tour à tour et caressa une barbe fictive.

« Maintenant que j’ai plusieurs échantillons viables, reprit-il, faut juste en choisir un. Ensuite, tu m’enlèveras mon cerveau et tu l’implanteras dans un de ces clones.

— Ça suffira pas, mec.

— Ça suffira. À l’état brut, les radiations magisthéniques sont inoffensives pour les tissus vivants. Si j’entrais dans le Simulateur, mon corps actuel court-circuiterait sur le coup ; mais avec un corps 100% humain, ça passera comme dans du beurre.

— Du quoi ?

— Un corps gras à base de lait que les sociétés d’avant-guerre utilisaient pour faire des cochoncetés. »

Il détailla un des pâles visages de l’autre côté d’un hublot. Le clone nu et assoupi affichait une maigreur effrayante, mais le maître avait tout prévu. Un peu de surnitrition et quelques semaines d’entraînement intensif suffiraient à le remettre en forme. Le tout était de trouver un corps à sa convenance.

« C’est pas un choix anodin, murmura-t-il pour lui-même. Après une greffe comme celle-là, tu peux pas retourner en arrière à moins de risquer de gros dégâts sur le cerveau. Et je crois que mon cerveau a assez pris comme ça.

— Je trouve aussi. Mais t’es certain que c’est une bonne idée, de coller ton cerveau dans une de ces copies ? Et si ces corps n’étaient pas viables ? »

Le maître flanqua un coup de poing de métal dans un des caissons. Le métal grinça et ploya sous l’impact.

« Bien sûr qu’ils sont viables, c’est moi qui les ai fabriqués ! Encore mieux que les clones du Señor Papa Robot – sauf qu’ils ont pas de cervelle.

— Si tu le dis. Mais pourquoi ils sont si différents les uns des autres, s’ils sont tous des clones ?

— Ils sont issus de variations de la même souche. En gros, c’est le même code génétique mais bidouillé différemment pour chaque copie. Ça permet de tester plusieurs résultats.

— Ouah. Tu fais les choses bien.

— Mais puisque le choix est définitif, autant faire le bon. » Il prit du recul et observa les dix caissons d’un air songeur. Puis il revint à son terminal et requêta le maximum d’information sur la constitution de chaque clone : leur masse, leur taille, leur corpulence, leur type de peau, de cheveux et d’yeux, leur dentition, jusqu’à la forme de leurs attributs les plus confidentiels.

Le maître quitta son écran et se frotta les mains.

« On va procéder par élimination. Tu vas me virer toutes les filles.

— Pourquoi ? T’es du genre misogyne ?

— Évidemment que je hais les femmes. Presque autant que les hommes, d’ailleurs.

— Ah, ouais. »

Six caissons s’éteignirent brusquement. Leur bourdonnement cessa et des ombres voilèrent le hublot. Le maître se gratta la tête.

« Le truc, c’est que j’ai pas envie d’être un nabot. Quitte à avoir un corps humain, autant qu’il soit au moins aussi grand que mon corps actuel.

— Je vire tous ceux de moins d’1m88 ?

— Vire donc, mon cher. »

Sur les quatre caissons restants, seuls deux restèrent en jeu. L’un, bien que maigre, possédait une ossature solide ; il aurait sans nul doute développé une puissante carrure avec le régime de vie adéquat. L’autre dessinait une silhouette filiforme et élancée : les données du terminal décrivaient plus un bonhomme en fil de fer grandeur nature qu’un corps humain.

« Mec, t’as le choix entre un bœuf et un phasme, résuma l’I.A. À toi de voir.

— Le choix est vite vu, s’esclaffa le maître. Tu sais combien de calories par jour faut ingurgiter pour faire tourner un poids lourd comme celui-là ? J’veux être grand, mais si c’est pour manoeuvrer comme un six tonnes et plus rentrer dans mes fringues, c’est pas la peine.

— Donc, le phasme ?

— Le phasme, donc. »

Le clone recalé rejoint les autres dans la pénombre. Il servirait, comme les autres, de sujet aux expérimentations du maître. Une chance pour ces malheureux : être une coquille vide valait bien mieux que de subir consciemment de tels traitements.

Satisfait de lui-même, le maître ôta ses vêtements jusqu’à exposer son corps entièrement mécanique. Il s’empara d’un câble relié au terminal et le brancha à l’arrière de son crâne, avant de s’allonger sur une table d’opération. De son côté, le clone était extirpé de son caisson par une paire d’assistants mécaniques et disposé sur une seconde table.

« C’est marrant, lâcha l’I.A.

— Quoi ?

— Le corps que tu as choisi. Sur les dix clones, c’est celui le plus proche du corps de Dust. Enfin, du corps qu’il aurait eu à cet âge. »

— Ah. C’est grave ?

— Pas du tout. Je trouvais simplement marrant que tu aies choisi ce corps-là.

— J’ai choisi le plus pratique, c’est tout. C’est qu’un hasard s’il ressemble à Dust.

— Si tu le dis, mec.

— Je le dis. On commence ? »

L’I.A obéit et commença par envoyer un signal en direction du terminal. Celui-ci relaya l’ordre vers le maître, dont le corps mécanique se désactiva d’un seul coup, comme un robot débranché. Ses modules s’éteignirent tous ensemble, et son système de survie prit le relais afin d’assurer la continuité de ses fonctions vitales.

Du point de vue du maître, ce fut l’équivalent de sauter du haut d’un plongeoir. À la différence qu’aucune piscine ne l’attendait à la réception.