Dans le regard de Dust, la fureur se disputait à la sidération. Il lui en fallait peu pour lui clouer le bec, mais à cet instant précis, on pouvait dire que Loop avait réussi.

Celui-ci s’appuya et consulta sa montre.

« Plus que cinq minutes, maintenant. Nous y sommes presque. » Il sentit quelque chose se refermer douloureusement sur sa cheville. « Dustin, si tu ne retires pas ta main dans la seconde, je devrai t’inculquer le respect une fois pour toutes.

— Pourquoi… ? » Dust roula sur le côté ; ses os brisés lui arrachèrent un gémissement. « Qu’est-ce qui cloche dans ta caboche pour que tu… ? » La fin de sa phrase mourut dans un gargouillement de douleur.

« De nous deux, ce n’est pas moi, le fou, dit Loop. Pour la dernière fois, retire ta main.

— Le monde aurait pu être sauvé… et tu l’as de nouveau condamné ? »

Dans sa tête, Dust composait une insulte contraire à la bienséance qui aurait sans doute coûté une vague de signalements. Heureusement pour la bienséance, une série de lames transpercèrent sa combinaison, puis la peau de son dos, et s’enfoncèrent loin entre ses vertèbres. Un cri étranglé lui échappa : par-dessus son épaule, le chat lui adressa un regard perçant. Puis il resserra sa prise.

Un bruit semblable à une branche d’arbre brisée monta à ses oreilles. Avec la douleur irradiant depuis son visage et à travers tout son corps, Dust n’aurait su dire si le chat lui avait fait mal. En revanche, il sentit une raideur distincte se répandre depuis sa moelle épinière rompue. Un fourmillement chaud remplaça sa douleur et se déversa dans ses membres. Il crut sombrer dans l’inconscience, mais la voix de Loop le ramena bientôt au réel :

« Tu es une expérience ratée, Dustin. Tu fais bien plus partie de la race humaine que tu ne le penses. La mépriser de toutes tes forces n’y change rien, à part faire de toi un spécimen un peu plus aigri que la moyenne. Mais tu conserves cette vision humano-centrée, celle tournée vers le passé, qui n’arrive pas à admettre ce que le monde est devenu. Tu penses que le monde est détruit et que son état actuel est une mauvaise chose. Et tu as tort. »

Dust tâcha de fermer les poings, mais ses doigts ne répondaient plus. À son trouble et à sa colère s’ajouta soudain une vague de terreur : le chat l’avait touché pile où il fallait pour le priver de l’usage de ses membres pour de bon. Avec sa technologie et l’aide de l’I.A., il pouvait traiter les affections les plus graves et remplacer à peu près tous les membres ou organes ; mais pas soigner ce type de blessure. Même les mécas les plus sophistiqués du monde n’y pourraient rien.

Son regard se posa sur le dos de Loop. Il lutta de toutes ses forces pour bouger, se redresser, lui coller une mandale… en vain : son corps ne lui appartenait plus. Sa tentative se solda en geignements désespérés et en soufflements affolés.

« Le monde n’a nul besoin d’être sauvé, reprit Loop, et certainement pas par toi. Réfléchis un instant, Dustin, et repense à ce que Vidocq disait. Et si tout ceci avait un sens ? L’arrivée d’entités extra-terrestres, extra-dimensionnelles, cosmiques ou que sais-je ; l’humanité qui décide de se faire sauter elle-même à coup d’atome ; la pandémie zombie ; les catastrophes environnementales… Le hasard n’existe pas. Tout converge vers un point central. Quelque part dans l’immensité de l’univers, quelque chose a décidé que ça devait se passer ainsi. Quelque chose capable de mobiliser autant de puissance destructrice, qui dépasse de loin l’humanité et autres espèces dominantes révolues. »

Dust prit une inspiration, mais une vague d’aiguilles s’enfonça dans sa poitrine et lui coupa le souffle.

« Tu y vois une mort, poursuivit Loop, mais tu n’as qu’une vue partielle. En réalité, il s’agit d’une renaissance. Le marqueur d’un nouveau cycle. Toute chose possède un début, un milieu et une fin. C’est une nécessité ; même notre univers est fini, et tout ce qu’il contient hérite de cette propriété. L’humanité et le monde que tu connais ont vécu – en soi, c’est déjà une belle chose. Mais à présent, il est temps pour eux de céder le pas à l’étape suivante.

« En un sens, c’est injuste… c’est du moins ce qu’auraient pensé les dinosaures, s’ils avaient eu une conscience. Et toi aussi, tu peux crier à l’injustice et maudire le destin. Tu peux lui résister le plus longtemps possible, tu peux l’affronter. Mais tu n’as pas le droit de tricher avec. Ça, je ne puis le permettre. »

Le corps de Dust refusait toujours de lui répondre. Des larmes de frustration se mêlaient au sang sur son visage. À travers ses dents serrées, sa respiration sifflait et en dépit de tous ses efforts, il ne parvint pas à esquisser le moindre mouvement.

« T’es… T’es complètement niqué dans ta tête, parvint-il à cracher. T’es encore pire que moi… »

Loop lui accorda un regard entre peine et dédain.

« Je ne m’attendais pas à ce que tu comprennes. Et comment le pourrais-tu ? Tu vois encore le monde à travers les yeux d’un humain, et tu es l’incarnation du gâchis : tu es né sur une station orbitale qui n’a jamais voulu de toi ; tu as grandi dans un monde hostile avec pour seules connaissances amicales des machines bâties de tes mains ; tu as vécu pour rien. Il en va de même dans toutes les lignes temporelles que j’ai explorées ; tu suis systématiquement le même schéma, l’unique invariable que j’aie rencontré. Ton héritage génétique particulier t’offrait pourtant un immense potentiel, mais tu cours les chimères, quelle que soit la temporalité. Je suis un peu admiratif, mais aussi consterné… »

Un grondement rauque monta de la gorge de Dust. Il multipliait les tentatives de se relever, en dépit de l’évidence. Chacune moins rageuse que la précédente.

« Je me demande… Je ne comprends toujours pas d’où te vient l’énergie de lutter. Pourquoi lutter, seulement ? Est-ce ton ADN, composé pour donner un être incapable de renoncement ? Le lavage de cerveau que tu as subi ici, pour faire de toi une machine absorbée par son but ? Toutes ces dures épreuves auxquelles ça t’a conduit, tout ça pour un résultat nul. Je te plains, mon pauvre Dustin. Mais je vais aussi te rendre un grand service. »

Loop fit jouer le canon laser entre ses doigts et se planta devant la porte. Après un dernier regard en coin à Dust, son chat le suivit en ronronnant. Ses pattes imbibées de sang laissaient de petites taches pourpres au sol.