Les idées les plus saugrenues émergent parfois des circonstances les plus banales. Et inversement.

C’était surtout vrai dans le cas du maître. À partir d’une situation standard (à savoir : grimper dans la dustmobile pour demander à quelques excités du désert d’y aller mollo sur les barbecues), le moindre dérapage dérivait soudain vers une quête aux implications confuses (à savoir : voyager dans le temps, car après tout, pourquoi pas.)

« Pour la trouzième fois, c’est pas du voyage dans le temps ! se défendait-il. C’est juste une émulation d’une autre époque basée sur les données de la magisthène. »

D’un doigt tremblant, il désignait une vaste cage chargée de câbles et de détecteurs divers, au centre de laquelle se trouvait un tapis roulant circulaire.

« T’as vu la gueule de mon Simulateur, oui ? Ça ressemble quand même pas à une machine à voyager dans le temps !

— Aucune idée, maître. J’ignore à quoi ressemble une machine à voyager dans le temps.

— Parce que ça n’existe pas, mon vieux. Je vais quand même pas te le chanter sur tous les tons : le voyage dans le temps, c’est une légende. C’est pas possib’. Physiquement pas possib’, tu piges ? Ou en tout cas, j’ai jamais trouvé comment qu’on fait ; et pourtant, s’il y a un bâtard sur Terre doué pour trouver des trucs, c’est bien moi. Mais on s’en branle, du voyage dans le temps. Nous, on est déjà au-dessus.

— Pourtant, maître, tout ceci ressemble s’y méprendre à du voyage dans le temps…

— Tout ceci ressemble à mon zob, ouais. Déjà, je vais pas me rendre sur un autre point dans le temps ou ch’ais pas quoi. Non, ce que je vais faire, c’est simplement sangler mes miches au Simulateur. Ensuite, on démarre le traducteur de magisthène : lui, il se charge d’enregistrer et de décoder tout ce que baragouine le caillou magique. Entre les deux, j’ai une machine qui modélise tout ça dans plusieurs instances de réalité virtuelle : une instance par millième de seconde, ça fait beaucoup. Heureusement, on lui demande pas de tout reproduire en même temps : on se contente juste de lui indiquer un instant T, et lui, il se charge de nous fournir assez de données pour que le Simulateur reproduise l’écoulement du temps de la manière crédible pour notre perception habituelle. T’as bien comprendu ?

— Reprenez-moi si je me trompe, maître, mais vous vous apprêtez bien à vous plonger dans une reproduction à l’identique d’un autre cadre temporel…

— Mais sans risque d’altérer le continuum espace-temps, puisque je serai toujours ici – ou plutôt, maintenant, les miches sanglées au Simulateur ! Voui ? »

Vidocq hésita. Son maître s’empara de l’occasion pour attraper une grosse clé à molette (la plus grosse à sa portée) et faire semblant de travailler.

En vérité, il disposait du Simulateur ainsi que de son supercalculateur depuis belle lurette. Des modèles récupérés dans un des abris terrestres du Señor Papa Robot, repris et largement améliorés. Toutefois, tout ceci restait du divertissement : en effet, le plus complexe à mettre en œuvre restait le traducteur de magisthène. Et au terme d’une bonne nuit passée à cogiter sur sa conception, le maître n’était parvenu à démarrer un prototype valide qu’après plusieurs heures de travail acharné ; au moins deux !

Pris d’une soudaine détermination, le chien-robot s’avança. Il n’avait pas perdu espoir de trouver la faille de cette entreprise, l’imperfection qui rentrait le tout bancal. Par pur principe, Vidocq prenait un grand plaisir à contrecarrer la moindre initiative de son créateur.

« Maître, une dernière inconnue demeure… N’avez-vous pas peur des perturbations liées aux radiations ?

— Wut ? répondit le maître, occupé à dévisser et à revisser le même boulot.

— Eh bien, vous le savez : les radiations magisthéniques endommagent tout circuit électrique. Personne est le premier à en avoir fait les frais. Nous avons certes passé les derniers jours à renforcer le Simulateur ainsi que votre ordinateur afin de les préparer à une exposition prolongée… mais vous ? La simulation lancée, vous vous trouverez en plein coeur des radiations. Or votre corps est constitué à 68 % de composants électroniques. Sans upgrade, nul doute que vos circuits friront comme des œufs…

— T’inquiète pas pour ça, mon vieux. J’ai prévu une mise à jour. »

Le maître jeta sa clé à molette sur le côté et se redressa.

« Tu me fais penser qu’il est temps que j’y passe. C’est le dernier détail à régler, et ensuite, on pourra lancer la simulation. Si ça fonctionne, MASS DUSTRUCTION deviendra la seule entreprise au monde à pouvoir régler les cataclysmes avant même qu’ils se produisent.

— Étant donné la conjoncture économique, maître, il se pourrait bien que MASS DUSTRUCTION soit déjà la seule entreprise au monde…

— Ballec les couilles. Ça compte quand même. Allez, suis-moi, mon vieux ; il est temps de se refaire une beauté. »

Ils franchirent un fatras d’engins et de composants éparpillés jusqu’à la porte. Celle-ci s’ouvrit d’elle-même.

« Salut, Personne ! s’écria le maître à la vue de l’androïde. Où t’étais passé ? Ça fait des jours qu’on se demandait ce que tu foutais.

— J’étais ici et là, répondit évasivement Personne. Écoutez, maître ; j’ai quelque chose d’important à vous dire.

— D’important ? Tu vas tout me raconter, mon pote ! Enfin, une fois que je t’aurai montré ma dernière trouvaille. »

Le maître tâcha d’entraîner Personne par le poignet, mais celui-ci se figea comme une statue.

« J’ai hâte que tu voies ça, poursuivait le maître. Toi et moi, on a une boulangerie sur la planche. D’ailleurs, le répète pas trop, mais je suis tellement content que tu sois parmi nous. Avec toi, on va voir grand.

— Je pars, maître.

— Ah ouais ? Moi aussi ! C’est fou ce qu’on est pareils, tous les deux. P’têt parce que je t’ai fabriqué de mes mains et que t’es un peu comme mon enfant. »

Il s’interrompit, figé dans sa position. Puis sa tête se tourna vers Personne.

« Tu quoi ?

— Je pars.

— Allons bon, soupira Vidocq.

— Tu pars ? Comment ça, tu pars ?

— Je pars d’ici.

— Tu me quittes ? murmura le maître, et son ton indiquait qu’il n’arrivait toujours pas à accepter ce qu’il entendait. Mais pourquoi ? »

Lentement et sans forcer, Personne se dégagea de la prise du maître. Il était calme en apparence, mais ses traits étaient graves et sa voix tremblait.

« Je n’ai rien contre vous. Vous êtes juste et bon envers moi. Mais ce monde qui nous entoure… » Il se gratta la tête, à la recherche de ses mots. « Ma mémoire interne contient tant de données à son propos, et pourtant, j’ai l’impression d’en savoir si peu. Je n’y connais rien, à dire vrai ! J’ai besoin de le voir de mes yeux pour y croire. Pour croire que ce ne sont pas que des données… Vous comprenez ? »

Les épaules du maître s’affaissèrent. L’absence de traits de son masque ne suffisait pas à cacher sa déception.

« Mais je t’avais fabriqué pour que tu m’aides dans mes missions. MASS DUSTRUCTION, c’est trop de boulot pour un seul gars ; je risque ma peau à chaque fois que je mets le pif dehors, tu l’as bien vu. Qui va surveiller mes arrières, si tu t’en vas ?

— Je suis désolé, répondit Personne avec sincérité. Je ne peux pas partager cette vie avec vous. Je n’aime pas me battre et je n’ai aucune inclinaison pour la violence.

— Mais t’es une machine de guerre indestructible, s’emporta le maître. Tu es fait pour tout casser. Ce serait quand même du gâchis ! Rappelle-toi, comment ces illuminés t’attaquaient sans même te faire broncher. Et encore, je t’ai pas appris à te servir de tout ton arsenal. Ton corps seul embarque assez d’armes pour équiper un régiment. T’es invincible, mon pote !

— Peut-être est-ce précisément pour cette raison que je ne souhaite pas me battre.

— Mais tu… mais tu… » balbutiait le maître. À court de répliques, il trouva l’argument d’autorité pour seul refuge : « Je suis ton maître, quand même. Je t’ai créé. »

Son absence de conviction décrocha à Personne un sourire triste.

« Et je ne vous remercierai jamais assez pour cela. Mais vous devez me comprendre. Je dois partir. Adieu, maître.

— Adieu, Personne, déclara Vidocq.

— Adieu, Vidocq.

— Mais… mais… mais… ! »

Personne tourna les talons et s’en fut sans un mot de plus. À la vue de sa création en train de s’éloigner, le cerveau du maître multiplia les répliques pour le rappeler à lui. Aucune ne lui convenait cependant ; toutes semblaient de mauvaise foi ou d’une stupidité sans nom. Et si le maître n’hésitait habituellement pas à recourir à l’une ni à l’autre, les circonstances actuelles ne lui en donnaient pas l’envie.

« Mais… mais… continuait le maître.

— Encore une de vos créations qui échappe à votre contrôle, maître », fit remarquer Vidocq en s’éloignant.

— Mais… »

Il se retourna. Vidocq était déjà parti. Il reporta son regard sur le couloir, mais Personne avait franchi le tournant et se trouvait hors de vue.

Le maître posa ses mains sur ses hanches et baissa la tête. Un lourd soupir lui échappa.