La déclaration de Loop résonna comme la chose la plus idiote, et paradoxalement la plus sensée, que Dust eut entendue depuis longtemps.

« Évidemment, dit-il. M’effacer du temps. Tout à fait, mon bon monsieur. Voui. »

Loop haussa les épaules. Sans doute était-ce la coupe de son costume, mais il paraissait bien plus imposant lorsqu’il se redressait.

« Je suis heureux que tu comprennes. Je m’étais attendu à de la résistance, mais après tout, tu n’es pas fou, Dustin. Un peu idiot, oui, mais pas fou. Tu sais admettre la réalité où elle se trouve. Et les faits sont là : tu es trop dangereux pour qu’on te laisse en vie. Quelqu’un devait te stopper. Après tout, tu as assassiné l’équipage du Señor Papa Robot. Ou tu t’apprêtes à le faire, en l’occurrence.

— Mec… souffla l’I.A.

— Assassiné ? s’étrangla Dust. Hé, ho ! Mollo sur le langage, mon grand. Ces guignols sont morts par ma faute, mais jamais je n’ai voulu les tuer. Tu l’as dit toi-même : l’ambiance à la maison, c’était de la merde. J’ai juste voulu lever les gaules et tirer ma route, moi. »

Loop agita la main d’un geste frivole. Le chat se planta devant lui et l’observa comme s’il attendait quelque chose.

« L’équipage entier a perdu la vie peu après le départ de ta capsule pour la Terre. J’y vois un lien de cause à effet direct.

— Hé, tête de nœud, je vais t’expliquer un truc. À part foutre le feu aux cuisines pour faire diversion et chourer une capsule, je n’ai rien fait de mal.

— Pourtant, le système de pressurisation a bien lâché dès ton départ… Et tu oses encore dire que ce n’est pas de ta faute ?

— Arrête de causer comme si j’avais tué ces gens de ma main. Si t’étais aussi bien renseigné que tu le prétends, tu saurais que l’I.A. qui gérait tout le vaisseau était à la ramasse. Le Señor Papa Robot était un cercueil volant depuis le début, avant que Hooper et moi on ne l’améliore. Un projet mal branlé conduit par une bande de débiles ; sauf qu’à faire mumuse avec le génome humain plutôt qu’investir dans un bon autogestionnaire, voilà ce que ça donne. Si tout le monde est mort, c’est de la faute de ces types qui ont conçu un système pas capable de gérer un incendie et une faille de pressurisation en même temps. C’est pas moi qui ait causé l’anomalie ; elle était déjà là.

— Peut-être, concéda Loop. Ou peut-être que si tu n’avais pas contourné les directives sécurité avant le lancement, ça ne serait pas arrivé. Une prouesse pour ton âge d’alors, je dois le dire. Plus que jamais, tu mérites ta place de bon dernier : les seuls moments de ta vie où tu as montré un tant soit peu de compétence, c’était pour tout ruiner sur ton passage.

— Mais ferme un peu ta gueule ! cracha Dust. Pour qui tu t’es pris, à me juger comme ça ? Tu crois que je n’ai pas tout sacrifié pour essayer de sauver ce monde ? Que je ne me tue pas à la tâche ? J’ai risqué ma peau un paquet de fois pour remettre les choses en ordre !

— Et quel résultat ! Tu as massacré l’équipage qui t’a vu naître. Tu as bombardé des camps de survivants innocents. Tu as tué, blessé, brûlé, torturé, pillé. Tu vas jusqu’à qu’octroyer le droit de modifier l’Histoire, obsédé que tu es par tes idéaux futiles. Tu es un fléau, Dustin. Quelqu’un doit t’arrêter.

— C’est toi, qui va te calmer ! »

La provocation de Loop avait eu son effet : Dust se releva au prix d’ un terrible effort et d’une grimace disgracieuse et s’élança de nouveau. Bien conscient du poids et de la maladresse de son corps, il feinta un crochet du gauche et envoya son poing droit comme un boulet de canon au dernier instant. Mais Loop le bloqua net avec la paume de sa main. Dust réalisa trop tard que le corps de son adversaire n’était vraisemblablement pas que composé de chair et d’os.

« Je te l’ai dit, dit Loop en réaction à sa surprise. Toutes tes technologies m’appartiennent. Tu es obsolète, Dustin. »

Le pommeau de la canne heurta son nez de plein fouet – Dust sentit la douleur exploser à travers son visage. Un cri naquit dans sa gorge, mais il mourut à l’instant où Loop lui décocha un coup de talon dans la poitrine. Dust sentit un craquement sourd se diffuser en lui comme si un train venait de le percuter. Il heurta le sol et y demeura prostré, tremblant et hoquetant de douleur.

À travers le brouillard de douleur, il perçut l’écho des pas de Loop qui claquèrent près de son oreille. Il parvint à ouvrir les yeux. L’homme le dominait de sa hauteur.

« Pauvre petite chose fragile… Ne t’inquiète pas : tout sera terminé très bientôt. »

Du coup de ses doigts mécaniques, Dust tâta son visage. Un affreux éclair de douleur le transperça : manifestement, le coup avait amoché plus que son nez. Il releva alors le regard et parvint à croiser celui de Loop. Malgré son désespoir, Dust ne put retenir un sourire.

« Qu’est-ce que tu trouves de drôle ? s’enquit Loop, doucereux. Toi aussi, tu as fini par comprendre l’absurdité de ta situation ?

— Tu… te vois comme le héros de l’histoire, et moi, comme le bad guy, pas vrai ?

— C’est une manière manichéenne de présenter les choses, mais… Je ne te le fais pas dire.

— Pauvre abruti, gloussa Dust, avant de se faire rappeler à l’ordre par ses multiples fractures. Si… si c’est l’humanité que tu veux sauver, tu perds ton temps avec moi. Je ne suis pas son ennemi. Au contraire : Hooper m’a fait promettre de la remettre debout. Pas que ça me fasse plaisir, mais… »

Dust s’interrompit. Loop approchait son visage trop près du sien.

« Mon pauvre Dustin. C’est peut-être un des points sur lesquels nous nous rejoignons. De mon point de vue, l’humanité n’a plus sa place dans les pages de l’Histoire.

— Hein ?… »

Loop déplia un mouchoir blanc avec soin et épongea le sang sur le visage du jeune homme.

« Je suis au courant de tes tentatives pour retourner à l’ancien monde. Je dois même dire que tu m’as surpris, il n’y a pas si longtemps : quand tu es retourné dans le passé, pour tenter d’empêcher ce que tu appelles la Fin du Monde. Figure-toi que, dans une temporalité alternative, tu y es parvenu. Tu es allé dans le passé, et avec l’aide de Hooper, tu as effectivement évité à l’humanité de finir en voie de disparition. Non sans manquer d’annihiler l’Univers au passage, mais… »

Dust expira bruyamment ; l’air siffla entre ses narines engluées de sang. Les pensées se bousculaient dans sa tête comme des autotamponneuses conduites par des chauffards sous cocaïne. Loop capta sa colère et sembla s’en délecter.

« Oui, tu y es arrivé, Dust. Bravo ! Tu as sauvé le monde… » Son sourire découvrait jusqu’à ses canines. « Heureusement, j’ai corrigé ça. Je suis remonté à mon tour et j’ai reparamétré ta machine. Je pensais qu’un petit tour dans le vide spatial de l’autre côté du système solaire te rafraichirait les idées. Je ne me suis pas trompé : tu n’as plus jamais tenté de sauts temporels de cette envergure, depuis. Et tu n’as pas sauvé le monde. »