En guise de réponse, Dust se racla la gorge sans bruit. Si tant est qu’on puisse appeler ça une réponse. Aucun son ne troublait d’ailleurs le silence aussi froid et épais qu’une banquise. La pièce était comme vidée de son air, empli d’une tension malaisante et de cette lumière bleue artificielle. Sans les voyants lumineux qui affichaient le statut des capsules, on aurait pensé que le temps lui-même retenait son souffle.

Ce fut toutefois Dust qui brisa le charme : son bras se redressa avec un bruit mécanique. Son canon laser improvisé semblait s’être matérialisé dans sa main-robot.

« Comment tu… ? Qui tu… ? » Il secoua sa tête comme pour en chasser les balbutiements et reprit : « D’où tu sors, toi ?

— Mec, murmura l’I.A. à son oreille. C’est lui. C’est le type qui a causé la déviation. »

L’inconnu se redressa de toute sa hauteur : il n’était pas aussi grand que Dust, mais sa carrure et l’élégance de son accoutrement lui conféraient une tout autre stature. Il affichait l’âge d’un homme mûr, mais ses mouvements trahissaient une certaine énergie. Il fit claquer sa canne au sol – une longue canne noire sur laquelle il soulageait le poids de sa jambe droite – et sourit.

« Ton I.A. a vu juste, dit-il d’une voix claire et franche. Tu devrais l’écouter plus souvent, Dustin. » Éberlué, Dust porta une main à son oreille : ce type avait-il hacké son système de communication ?

En réponse à son geste, l’inconnu se tapota la tempe du doigt.

« Je porte les mêmes nanomachines que tu possédais. Voilà pourquoi je peux intercepter vos échanges.

— Comment tu sais que… ? » bafouilla Dust. Il étouffa la fin de sa phrase dans un rire qu’il aurait voulu faire passer pour un ricanement, mais sa voix était si nerveuse qu’il ne réussit qu’à trahir ses émotions. « Avant que je te fasse exploser la tête, dis-moi qui tu es. »

Les yeux clairs de l’homme portèrent un regard songeur à travers les hublots. Il passa une main sur son visage impeccablement rasé et répondit :

« Tu peux m’appeler… Disons… Appelle-moi Loop.

— Loop ? Qu’est-ce que c’est que ce nom bidon ? Qu’est-ce que tu fous avec les nanomachines de Hooper ? Et comment tu sais qui je suis ? »

Loop se tourna à demi et s’approcha des capsules. Sa canne tournait doucement entre ses doigts fins. Il ne semblait pas se soucier du canon de Dust, toujours pointé dans sa direction.

« J’en sais long sur toi, Dustin. Moins que ma curiosité ne le voudrait, mais suffisamment. Je sais que tu as passé une enfance misérable à bord du Señor Papa Robot. Tu as beau avoir été cloné sur le même modèle que les autres, tu as toujours été différent. Je sais que tu présentais les pires résultats parmi tous les Espoirs, que tu étais la risée de ta promotion. Tu as toujours été l’enfant bizarre, celui dans son coin, qui ne parle à personne et qu’on fuit comme la peste. En un sens, rien de tout cela n’a changé. Tu restes un inadapté social et tu n’as jamais eu un seul ami de ta vie – ah, et les machines de ta conception ne comptent pas. »

Dust reçut ces mots comme un coup de massue en plein coeur. Tout ce qu’il refusait de s’admettre à lui-même, ces souvenirs bannis de ses pensées, ces sentiments enfouis en lui, étouffés sous une couche de haine et de rancoeur, quand bien même l’odeur de pourriture finissait toujours par l’atteindre… Et voilà qu’un guignol sorti de nulle part s’amusait à déterrer sa mémoire décomposée et à lui balancer au visage. C’en était trop, même pour quelqu’un qui pensait s’être préparé à tout.

« Ferme ta grande gueule, fut la seule chose qu’il trouva à dire d’une voix chevrotante. Tu ne sais rien de tout ça. Tu ne sais rien de tout ça ! »

Contre toute attente, Loop leva les mains en signe de renoncement. Mais son sourire narquois trahissait sa satisfaction d’avoir vu juste.

Un long miaulement s’éleva soudain. Dust baissa un regard ahuri sur le chat birman sorti des ombres ; un animal au pelage blanc et touffu, aux pattes fines et noires et aux immenses yeux bleus. Le chat se dodelina paresseusement jusqu’à Loop et vint se frotter contre ses jambes avec un ronronnement sonore. Dust sentit son pouls s’accélérer lorsqu’il comprit qu’il ne s’agissait pas d’un chat ordinaire : du bout de la queue jusqu’à ses moustaches, l’animal était entièrement synthétique. Mais la précision de ses proportions, le réalisme de ses mouvements et la finesse de son pelage masquaient sa véritable nature aux observateurs les moins avertis.

L’expression de Dust décocha un nouveau sourire à Loop. Il se pencha vers le chat et le gratta entre les oreilles. L’animal ronronna de plus belle.

« Tu as raison, reprit Loop. Je n’ai pas la mesure de ce que tu as enduré. J’ai même pitié de toi, tu sais.

— Ta pitié, tu peux te la tailler en pointe, cracha Dust, incapable de détacher son regard du chat. Je n’ai besoin de la pitié de personne, surtout pas d’un boiteux dans ton genre. »

Loop retint manifestement un gloussement – de légères pattes-d’oie se formaient aux coins de ses yeux à chaque fois qu’il souriait. Le simple fait de le voir se retenir de rire changea l’agacement de Dust en franche colère.

« Ça suffit ! Je vais plomber ta sale petite gueule maintenant, on va voir si ça t’amuse toujours. »

Alors qu’il s’avançait vers Loop, celui-ci exécuta un rapide mouvement avec sa cane. Dust eut le temps de le voir venir, mais la lourdeur de ses membres et de sa combinaison lui interdit de réagir. L’embout de métal dévia son arme et, d’un revers, s’enfonça droit dans son estomac.

Dust eut l’impression de sentir ses organes exploser. La douleur déferla dans son abdomen, et lorsqu’il rouvrit des yeux embués de larme, il réalisa qu’il se trouvait déjà par terre. Loop lui tournait le dos. Le canon laser brillait entre ses mains fines et blanches.

« Tu t’es fabriqué ça tout seul à partir des portillons de sécurité… ? murmura-t-il. Même pour toi, c’est impressionnant, Dustin.

— Rends-moi ça, espèce de… de vieux ! »

Loop se tourna vers lui. Il considérait Dust d’un air étrangement grave, presque avec regret.

« Je vais regretter ce que je m’apprête à faire, Dustin. Mais tu es un monstre. Un chien fou. Et il est temps de te faire piquer. »

Dust parvint à se redresser sur ses genoux. Son attention demeurait rivée sur le canon laser, mais Loop le tenait bien loin de sa portée ; et entre eux se trouvait la canne. Il n’avait jamais vu personne s’en servir comme arme, mais ce Loop avait l’air d’avoir pris des leçons.

« Mais bordel… ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que tu me racontes, encore ? Qu’est-ce que tu comptes faire ? »

La lèvre inférieure de Loop se contracta. Il avait l’air d’un médecin sur le point d’annoncer une mauvaise nouvelle à un patient. Et c’est plus ou moins ce qu’il fit, en réalité :

« Tu ne m’as pas laissé le choix. Je connais pourtant le temps comme nul autre : j’ai exploré nombre de voies, voyagé dans toutes les temporalités de ce monde… J’ai étudié chaque variable, chaque paramètre. J’ai vu l’Histoire se construire et se déconstruire, comme un miroir à l’infinité de reflets.

« Mais toi, Dustin, tu es l’Invariable. Rivé comme un roc à un unique ancrage. Quelle que soit ton histoire, tu reviens toujours au même point. Un gamin marginal cassé de partout perdu dans ses lubies de sauvetage du monde.

— C’est toi, la lubie, répliqua Dust, certain de sa bonne répartie. Y a rien de plus important que de sauver le monde, mon pote. Si tu penses le contraire, c’est que tu as un grain. »

À ces paroles, le regard de Loop s’assombrit. Il ferma les yeux. Le chat s’assit près de lui, en attente d’une autre caresse.

« Tu n’as vraiment rien retenu. Tant pis pour toi. Je pense que personne ne mérite ça, mais pour toi, je ferai une exception. Je vais donc t’effacer du temps – non sans un certain plaisir, en réalité. »