Aussi troublé que sceptique, Vidocq piétina.

« Les magisthènes pourraient faire tout ça… ?

— Un peu, mon vieux ! Et comment elles parviennent à entrer dans la caboche des gens et à modifier le monde réel en fonction de ce qu’elles y trouvent, ça, j’ai ma p’tite idée : j’veux dire, elles dégueulent des radiations en permanence, c’est pas pour faire joli. À coup sûr, c’est comme ça qu’elles captent l’activité électrique des cerveaux humains et qu’elles attaquent l’Univers en visant les molécules. Mais pour le prouver, faudra tester. »

Le chien mécanique se tourna vers la pierre. Celle-ci dégageait sa lumière colorée sans se fatiguer, et même au travers du verre, son chant demeurait audible.

« Et à quelle application destinez-vous cette nouvelle trouvaille, maître ?

— Ooooh oh oh, gloussa le maître, j’ai de grands projets pour elle. Regarde ça ! »

Il se retourna un peu trop vite et flanqua sa main-robot en plein milieu d’un de ses écrans. Fendu en deux, l’appareil rendit l’âme avec un dernier crissement d’agonie.

« Zut, j’ai encore du mal à contrôler mon corps. Tant pis pour la pratique, je vais devoir retourner à la théorie ; regarde plutôt ça, alors ! »

Cette fois-ci, il ne risqua qu’à pointer un doigt vers un second écran, le dernier survivant sur l’estrade. Des séries de 0 et de 1 brillant blanc sur noir y défilaient à toute vitesse.

« Du binaire, maître, observa Vidocq.

— Tout à fait, mon vieux. Le code source de la réalité, je dirais même.

— Qu’est-ce que ça décrit?

— Ces boîtes, que tu vois là, qui sont reliées à la pierre, elles sont pas là que pour faire joli. Elles enregistrent son activité en permanence et la retranscrivent en binaire. Et quel genre d’activité ont les magisthènes, tu me diras ? C’est là que ça devient vraiment magique. Les magisthènes se contentent pas seulement de rechercher des esprits humains dans lesquels pomper des idées, non : elles sont occupées à lire le monde autour d’elles, à le décortiquer en permanence, à calculer à quoi il a ressemblé dans le passé et de quoi il aura l’air dans l’avenir.

« C’est simple : à partir de la composition de son environnement (à savoir, l’Univers), une magisthène peut voir le monde dans tous les états qu’il a traversé et dans tous ceux qui arriveront à l’avenir. C’est comme si elle percevait l’espace à travers une quatrième dimension – celle du temps, si tu veux. Le boulot de mes capteurs, c’est d’enregistrer leur description et voir si on pourrait pas l’exploiter pour se marrer un peu.

— L’exploiter, maître ? »

Le maître cogna quelques coups sur le crâne souriant qui lui tenait lieu de tête.

« Biter ce bordel, ce serait un début. On n’y est pas encore, hein – pour le moment, tout ce que fait le retranscripteur est de me vomir des pavés en binaire. C’est pas comme si je pouvais en tirer grand-chose. Va falloir plancher un moment pour le traduire en langage naturel. Mais une fois qu’on saura le faire ! Imagine si on pouvait voir de quoi l’avenir est fait. Ou p’têt mieux : jeter un œil au passé, pour comprendre comment on en est arrivé là. »

Vidocq en resta coi. Ce qui avait dû lui arriver deux fois depuis le jour de son activation.

« Vous parlez bien de la Fin du Monde, maître ?

— Mon vieux, t’es plus malin que t’en as l’air. On voit bien que c’est moi qui t’ai fabriqué.

— Malgré votre enthousiasme, je ne le prends guère comme un compliment, maître. De plus, ne pensez-vous pas que toute cette histoire est exagérée ? En plus d’altérer la matière, les magisthènes pourraient voir à travers le temps ?…

— Pour des cailloux brillants, c’est quand même ouf, non ? Je te parie qu’elles font même le café, si on les dresse correctement.

— Mais si ces pierres sont si puissantes, pourquoi personne d’autre ne les recherche ?

— Tu rigoles ? Tous les gouvernements couraient après, avant les Grandes Frappes. Même le Señor Papa Robot réduirait la Terre en cendres pour mettre la main sur une seule magisthène. Mais le truc, c’est que leur radioactivité est limitée dans le temps. Au bout de quelque temps elles finissent par se décharger et deviennent de simples pierres.

— Par conséquent, maître, plus le temps passe, plus leur rareté augmente… conclut Vidocq.

— ‘ct’ment. »

Le maître quitta l’estrade d’un grand pas, non sans vaciller sur ses jambes toujours peu coordonnées.

« Maître, où allez-vous ?

— Où ça ? Bosser, tiens ! On vient de faire la plus grande découverte du siècle, je vais pas piquer une sieste maintenant. »

Vidocq réfléchit, à la recherche d’un argument pour contredire son maître, par pur principe. En vain.