Le bourdonnement des machines s’atténua en même temps que la mystérieuse lueur. Vidocq s’approcha à pas lents, en traînant des pattes comme à son habitude – même la curiosité que la magisthène éveillait chez lui ne le privait pas de ses bonnes vieilles habitudes.

L’éclat de la pierre caressa son visage. Vidocq n’était pas équipé de capteurs sensoriels aussi poussés que ceux du maître ; pourtant, il sentait distinctement une douce chaleur investir le métal de son exosquelette et les circuits de son corps. Ses détecteurs lui renvoyaient des signaux impossibles à interpréter, hors de toute unité de mesure. Vidocq observa le dispositif du maître : un bloc de verre trempé emprisonnant la pierre, cerné de machines qui la bombardaient de rayons destinés à neutraliser ses radiations. Un réseau de filaments reliait également la pierre à plusieurs boîtiers de mesure, auxquels il incombait de surveiller sa radioactivité. Mais peu importe cette installation complexe : la magisthène rayonnait tout de même, et ce de plus en plus fort.

Qu’est-ce que le maître pouvait bien vouloir d’elle ? L’exploiter, sans doute, mais à quel usage ? Comme source d’énergie ? Comme objet d’expérimentation ? Comme arme ?… Vidocq frémit à la seule idée d’une nouvelle arme terrifiante née de l’esprit par trop enthousiaste de son maître.

La voix de l’intéressé vint toutefois interrompre ses réflexions :

« Hé, mon vieux ! Mate un peu ! »

Il ne se tourna à qu’à moitié. La manœuvre était en effet bien pénible pour ses quatre pattes si rigides, et Vidocq était du genre à s’économiser.

Depuis le haut de la pente menant jusqu’au centre de l’auditorium, le maître lui faisait de grands signes. Son nouveau corps d’androïde, dont les membres n’étaient pas encore tout à fait synchronisés avec son cerveau, était encore consigné au fauteuil roulant. Et du point de vue du maître, le résultat d’une équation impliquant un engin à roues et une descente dégagée était simple.

Il s’y engagea avec l’allégresse d’un acrobate inexpérimenté mais volontaire, prit de la vitesse, perdit le contrôle de son fauteuil et buta contre une caisse à outils. Son corps se retrouva catapulté par-dessus l’estrade, et il se vautra sur un demi-cercle mécanique bourdonnant d’électricité. L’objet se brisa sous le choc dans un fracas métallique de pièces détachées.

Vidocq le rejoint et évalua les dégâts d’un œil las.

« Maître, pourriez-vous placer moins d’effort dans l’entreprise de destruction de votre corps ? Il a beau être synthétique, je vous rappelle que ces dégâts ont un coût.

— Ooooorh, râla le maître.

— Maître, peut-être devrions-nous accentuer votre perception de la douleur. Votre prudence naturelle s’en portera mieux.

— J’vois… j’vois pas de quoi tu parles. C’était calculé. J’ai atterri pile là où je voulais.

— En plein sur notre prototype de téléporteur, maître. Certes.

— Les téléporteurs, c’est de la daube comparé à ce que je vais te montrer, c’est moi qui te le dis. Accroche-toi à ton slibar, mon vieux. »

Tandis qu’il parlait, le maître s’extirpait du fatras, non sans peine : ses membres récalcitrants partaient dans des directions hasardeuses et son manque de coordination le faisait ressembler à un bébé piégé dans un corps adulte. Il parvint toutefois à ramper au sol et à approcher sa tête du bloc de verre.

« Ça, mon vieux, c’est l’avenir. On va pas se mentir : l’intervention était un fiasco, mais si c’était pour obtenir une magisthène, le rendement en vaut le coup. C’est comme faire un trou dans la terre pour déposer le bilan et tomber sur un filon d’or.

— Allons-nous revenir sur le fait que vous avez réduit en cendres la totalité du secteur 647 ainsi que ses occupants, maître ? »

Fidèle à ses habitudes, le serviteur mécanique observait son maître d’un air mou et blasé.

« De toute façon, on risque pas de se faire engueuler. C’était un repère de fous dangereux. Bon débarras.

— S’il fallait exterminer tous les fous dangereux des environs, maître…

— C’est clair qu’on aurait du boulot ! Au fait, où est passé Personne ?

— Dans votre chambre, en train de fouiller vos effets personnels, maître.

— Oh, bon. Je vois pas le problème, tant qu’il écoute pas mes enregistrements.

— Quelle idée, maître… »

Le maître prit appui sur un panneau de contrôle et parvint finalement à se relever. Des convulsions erratiques parcouraient toujours ses membres, mais pour le reste, il se tenait à peu près debout.

« Avec ça, reprit-il en désignant la pierre, c’est nous qu’on va devenir les boss.

— Les boss, maître ?

— ‘xact’ment.

— Tout ça grâce à une pierre incandescente, maître ?

— Va falloir fouiller dans tes archives. Une magisthène, c’est plus qu’un caillou. C’est le nid des possibles, mon vieux. Un concentré massif d’états alternatifs qui se nourrissent entre eux. C’est le framework de l’Univers.

— Vraiment… ?

— Mais oui ! Tiens, si on reprend depuis le début : depuis des années qu’on renifle des pistes froides à la recherche d’une magisthène, qu’est-ce qu’on a appris sur elles ? »

Vidocq réfléchit prudemment. Le maître était un peu comme un effet papillon dans lequel le papillon serait dopé. L’inciter à la moindre impulsion équivalait trop souvent à causer une future explosion nucléaire quelque part dans le monde.

« Eh bien, maître… Elles sont extrêmement rares… Pour ainsi dire légendaires…

— Voui, quoi d’autre ?

— Elles semblent être liées aux événements surnaturels parsemant l’histoire…

— Mais voui ! À chaque fois que l’humanité a entendu parler de sorcellerie, de chamanisme, de vaudou, de spiritisme, de voyance… Toujours, on a retrouvé des traces de la présence d’une magisthène, enfouie pas loin. Ces pierres sont pas qu’une source d’énergie bonne faire sauter une planète ; elles captent aussi la volonté et les aspirations humaines, et se démerdent pour remodeler la matière en fonction. Ce qui explique les trucs inexplicables qu’on a retrouvés dans les archives d’avant la Fin du Monde.

« C’était exactement le même truc pour nos copains les psychopathes. Ils devaient déjà être bien allumés à la base (t’as compris le jeu de mots ?), mais la présence de cette magisthène pas loin a déclenché chez eux des capacités de pyromancie. Enfin plus précisément : c’est la magisthène elle-même qui faisait tout le boulot. Ces ramasse-merde ne lui servaient que d’amorce. Et combien de glandus avant eux pensaient avoir découvert la magie ?

— Êtes-vous en train de dire que la magie existe, maître ? »

Le maître passa une main sur son masque de tête de mort à fleurs et émit un son entre le grognement d’approbation et le gloussement nerveux.

« Je dis juste qu’on l’a peut-être découverte, mon vieux. »