Ce n’était pas vrai, mais Dust avait pour habitude de ne pas s’impatienter dès lors qu’il n’avait aucun moyen d’accélérer les choses. À la place, il se contorsionna dans sa combinaison afin de jeter un œil vers les agents de la station. Ils ne lui prêtaient toujours aucune attention – comment l’auraient-ils pu ? –, mais il savait qu’ils remarqueraient sa présence tôt ou tard.

Il vérifia l’heure. Celle d’il y a dix ans dans le passé. D’aucun auraient pensé à la curieuse sensation qu’on éprouve, lorsqu’on voit s’écouler le temps d’une autre époque. Dust, quant à lui, pensait peu ou prou ceci :

« Bordel, j’ai faim. »

La sueur perla sur son front et vint lui chatouiller les sourcils. Il avait oublié à quel point la combinaison manquait d’aération, en plus de chauffer lors de l’usage prolongé du module d’invisibilité. Il remua un peu et réalisa qu’il était en sueur. L’air à l’intérieur de la combinaison était intolérable et il étouffait presque. Pourtant, il se devait de rester ainsi immobile et d’attendre ; d’attendre alors qu’un des membres du personnel pouvait à tout moment trébucher sur lui et remarquer sa présence ; d’attendre alors que chaque seconde comptait. Il ferma les yeux et compta jusqu’à cent ; mais même cela fait, le chargement se poursuivait toujours.

Dust sentit alors une douleur chaude se diffuser depuis ses membres mécaniques jusqu’à ses épaules et son bassin, puis son torse et son bas-ventre. Il clot les paupières aussi fort qu’il le put et tâcha de s’obliger à penser à quelque chose de plus agréable que de se tenir accroupi sous un bureau dans une combinaison hermétique et trempée de sueur, alors que de la réussite de leur opération dépendait sa survie, ainsi que celle de la Terre. Probablement.

Mais sous ses paupières se dessina, comme issue d’un souvenir égaré, une forme horrible, grimaçante et cabossée. La chaleur inonda sa poitrine, et d’incommodante, elle devint soudain intense. À l’intérieur du casque, les oreilles de Dust s’emplirent des saccades de sa propre respiration. Puis un hurlement, pareil à une baffle collée à ses tympans, ébranla tout son corps :

« Ce quI nE me tUe pas me RenD plUs fOrt, IdioT !

— Dust. Tout va bien ? »

La voix de l’I.A. le tira de son cauchemar éveillé. En en même temps que la chaleur chutait au seuil du tolérable, la face hideuse disparut et le hurlement ne fut plus qu’un écho dans son esprit. Dust se raidit et manqua de percuter le dessous du bureau avec sa tête. Il ne put toutefois contenir sa respiration, lourde et sifflante comme celle d’un soufflet troué.

« Ce… c’est bientôt fini ?

— Mec, c’est fini depuis longtemps, répondit l’I.A. L’opération a pris 0.03 secondes.

— Tu pouvais pas le dire avant ?…

— Ah, c’est pour ça que tu te tenait immobile comme un glandu ? Je me demandais ce que tu foutais. Non, non… On peut y aller. »

Un rire gras en provenance de l’avant de la salle acheva de le ramener à la réalité. Dust se redressa de toute sa hauteur et tenta de reprendre pied.

C’était la deuxième fois que ces hallucinations se produisaient. Et hormis ses habituelles terreurs nocturnes, fruit d’un esprit dérangé par des années de lutte contre toutes sortes de menaces paranormales et humaines, Dust n’était guère sujet à ce genre de trouble. Il n’avait jamais vu cette boîte de conserve enflammée ni entendu cette voix brisée, de toute manière. De quel sombre recoin de sa mémoire son cerveau allait-il pêcher tout ça ? Sans doute un cocktail de tous les trucs affreux aperçus depuis son arrivée sur Terre…

Il inspira profondément malgré l’ambiance suffocante de la combinaison et se recentra sur sa tâche. Sauver le monde. Retrouver Hooper. Empêcher la déviation de l’effacer du temps. Voilà, ce sur quoi il devait focaliser son attention.

« Alors, s’impatienta l’I.A. On est bons ?

— On est bons. Y a plus qu’à sortir de là. »

Dust observa les agents : la plupart semblaient trop occupés pour prêter attention à l’homme invisible qui se promenait dans leurs locaux. Il se fraya un chemin hors de la salle et une fois dehors, arracha son casque pour aspirer de l’air à grandes goulées. Un air qui sentait les matériaux synthétiques et la vieille serpillière humide, mais qui avait le mérite de se montrer bien plus frais à l’égard de son visage. Le module de camouflage s’éteignit avec un bourdonnement sonore.

« Mec, j’suis dans la Matrice.

— Alors, bon ? Tu te grouilles un peu de récupérer les archives?

— Hé, ho. Cause correct à l’Élu, quand même. En plus, ce système ne ressemble en rien à celui du SPR de notre époque, mais je devrais m’y retrouver.

— Ça roule. Oublie pas de brouiller les caméras de surveillance qu’on va croiser. J’ai pas envie de voir le service de sécurité nous tomber sur le groin au prochain croisement.

— Ça m’étonnerait. Ils sont tous occupés à éteindre un incendie. Les cuisines qui ont pris feu. Quelle veine pour nous.

— Quelle veine, oui… » murmura Dust.

Il se permit donc d’avancer avec moins de précaution qu’à l’aller. Il déplia de nouveau son écran et consulta ses indicateurs.

« Maintenant qu’on a les accès, nous reste plus qu’à trouver le lieu de la déviation. Compare les archives des caméras de surveillance à celles stockées sur le disque de la combi – celles de notre époque. Les images de toutes les salles devraient être identifiques au poil de fion près, jusqu’à l’instant précis de la déviation.

— Ça fait quand même un paquet de données. C’est bien un boulot de bot.

— Heureusement que je t’ai sous la main, alors. »

L’I.A. ronchonna, mais s’exécuta tout de même. Non seulement parce que Dust l’avait conçue afin de se comporter en parfait serviteur, mais aussi parce que le fait de disparaître dans le même néant que leur époque révolue ne l’intéressait pas tant.

« Là, dit-elle enfin. À onze heures trente-sept minutes et douze secondes. La caméra de la salle des capsules de sauvetage a enregistré une image différente. »

Le corps entier de Dust se contracta. Ses pupilles se dilatèrent, sa peau suinta de sueur, mais il conserva le silence comme une braise sur sa langue.

« À notre époque, poursuivit l’I.A., quelqu’un monte dans une capsules et met les voiles. Mais ici… L’angle est pas terrible, on ne voit pas grand-chose. Tout ce que je peux dire est qu’aucune capsule ne part. C’est tout. »

Les genouillères de la combinaison heurtèrent un mur. Dust passa une main sur son visage trempé d’une sueur glacée. Il tremblait comme une feuille malgré la chaleur.

« Mec, qu’est-ce qui t’arrive ? Le même truc que tout à l’heure ?

— Non, répondit Dust d’une voix étonamment normale. Juste un coup de froid. » Il se racla la gorge. « Si je résume, à notre époque quelqu’un s’est enfui de la station. Mais à cette époque, il n’a pas pu monter dans la capsule et il est resté coincé ici. C’est ça, la déviation ?

— J’ai beau me repasser les images de chaque salle, c’est la seule différence que je vois.

— O.K. La salle de sauvetage est juste à côté. Alors, on s’y rend discrettos et on resaute dans le passé. »

Il avait joint le geste à la parole et parcourait déjà le couloir d’un pas résolu.

« Mec, d’accord, mais… T’as pas l’air net. T’es sûr que tout roule ?

— Mieux que jamais, vieux. Mieux que jamais. »

L’endroit s’obscurcissait au fur et à mesure que Dust avançait. Il tomba bientôt face à une lourde porte renforcée ; l’I.A. le reconnut à travers la caméra fixée au plafond et lui ouvrit le passage. Lorsque la porte se referma, il se retrouva dans une épaisse pénombre que seule bravait la lumière de l’écran sur sa poitrine.

« Mec, je viens de voir le visage de la personne qui a voulu se faire la malle… Elle est toujours dedans. C’était…

— Je sais qui c’était.

— Et on y va quand même ?

— On y va quand même. »

L’obscurité dévorait l’espace, à présent. Dust n’avançait plus qu’à travers un puits de ténèbres, dans lequel le son de ses pas de répercutait, faible et solitaire. Mais au bout du puits, une lueur bleutée ne tarda pas à s’éveiller. Au loin se dessinait une salle circulaire, aux parois munies de hublos à travers lesquels filtrait cette curieuse lumière froide.

« On y est, vieux, annonça Dust.

— Alors, c’est quoi, le plan ?

— On vérifie pourquoi il n’a pas pu partir. On remonte le temps. On s’arrange pour qu’il parte. On rentre à la maison. Voui ? »

Parvenu à la salle proprement dite, il observa cet espace circulaire baigné de lumière bleue. Engoncées dans les parois, les capsules de secours noires et métalliques ressemblaient à autant d’oeufs de quelque animal fantastique (ou bien d’une horreur issue d’une énième expérience ratée.)

Son regard se promena sur l’ensemble de la salle, mais il n’y trouva rien d’anormal. Tout était silencieux, trop à son goût, mais l’orbite de la planète était rarement un endroit où l’ambiance battait son plein. À part quand il y faisait exploser des trucs.

« Pas de temps à perdre, lâcha-t-il alors, sa voix perçant avec peine le calme glacial. On se magne de remonter le temps, on retrouve Hooper puis on rentre à la maison.

— C’est un bon plan, mec.

— Je trouve aussi. »

Il renfila son casque, paramétra la combinaison et engagea un nouveau bond temporel. Le puits de lumières l’accueillit de nouveau – il se sentait comme une poussière dans un conduit aspirateur – mais ne tarda pas à le recracher de l’autre côté. Dust atterrit à plat ventre et le casque de sa combinaison heurta le sol avec un craquement. Il se redressa, hébété, et ôta son casque. Une large fissure le traversait de haut en bas, mais il demeurait encore en une seule pièce.

« Jamais je ne m’y ferais. Vivement qu’on ait réglé cette merde.

— Je ne te le fais pas dire », lança une voix dans son dos.

Les membres mécaniques de Dust tressaillirent tant et si fort qu’il manqua de se rétamer une foix de plus. Son casque lui échappa des mains et se brisa tout à fait contre le sol, mais il n’y prêta même pas attention. Baignée dans la lumière bleue, au centre du cercle de capsules, une pâle figure lui adressa un sourire tordu.

« Bonjour, Dustin », dit l’inconnu.