Le retour au QG ne parut qu’un instant au regard de Personne. Il se souvint à peine d’avoir traversé la tempête nucléaire dans l’autre sens et regagné la dustmobile. Les images défilaient sous ses yeux sans qu’il y prête attention, comme un film qu’il n’aurait regardé que d’un œil.

En chemin, Personne s’aperçut que la magisthène avait tout bonnement fusionné avec le métal de sa main, pourtant résistant aux températures extrêmes. Rien d’anormal, l’avait rassuré Vidocq : ces pierres déstabilisaient sans mal la structure moléculaire des plus solides métaux. Il suffirait de faire fondre le métal autour de la magisthène pour l’extraire. Ainsi, une fois au QG, une machine hérissée d’outils coupants était venue lui démonter le bras pour repartir avec. Personne n’avait même pas eu le temps de protester. Il était resté là, le regard fixé sur le vide à la place son épaule et les pensées diluées dans le bourdonnement ambiant du QG.

Il ignorait combien de temps il était resté ainsi. Difficile de mesurer l’écoulement du temps lorsqu’il ne se passe rien. Mais l’immobilité finit par le lasser, aussi s’aventura-t-il à travers les couloirs encombrés du QG. Depuis les méandres de sa mémoire émergèrent les plans de l’endroit. Personne s’aperçut que la chambre du maître n’était guère loin. Il s’y rendit donc.

Aucune sécurité ne vint le gêner. Il poussa tout simplement une porte placardée de to-do list inachevées et entra. L’aspect même de la chambre était décevant : tout portait à croire que le maître n’y passait pas ses journées. La pièce était encombrée, étriquée et mal éclairée. Ses yeux cybernétiques détaillèrent un bureau croulant sous les gadgets, une colonne de livres coincée entre le sol et le plafond, une caisse emplie d’antiques magazines, une penderie pleine d’ensembles identiques, ainsi qu’une étagère poussiéreuse. S’y entassaient des rangées de cassettes audio, du type qu’on ne produisait plus depuis bien avant la Fin du Monde. Au sommet de l’étagère trônait un poste de radio tout sauf authentique : un exemplaire pour ainsi dire fait maison, puisque le maître l’avait manifestement reconstitué à partir de pièces de différents modèles.

Chaque cassette portait une étiquette manuscrite. Les titres se succédaient, plus ou moins éloquents : Vidocq le moche ; Buter Cthulhu ; Top 10 des meilleures pizzas ; Le projet Kiss The Sky ; Vidocq le moche 2 ; Supertitre ; APRÈS TOUTES CES ANNÉES J’AI ENFIN TROUVÉ COMMENT (la suite n’était qu’un gribouillis illisible) ; Record n°6cela continuait d’un bout à l’autre de chaque rangée.

L’une des cassettes portait le titre Dust. Personne fronça ses sourcils mécaniques : ce nom-là lui était familier. Le vieux bonhomme l’avait prononcé, lors de sa première visite. Personne attrapa la cassette et l’inséra dans le poste. Le bouton de lecture refusait de s’enclencher : il dut donc le maintenir enfoncé afin de dérouler la bande audio.

« Les Espoirs, quelle idée de péquenaud, ronchonnait la voix du maître. Comme si le sauvetage du monde pouvait reposer sur une bande de pignoufs élevés à l’orgueil dès le plus jeune âge. Attends, attends. Tu crées une variété d’humains conçue pour se situer au top du potentiel humain. Tu les enfermes à bord d’un asile volant.Tu leur rabâches chaque jour qu’ils sont destinés à sauver l’humanité parce qu’ils sont conçus pour se percher au-dessus du lot. À ton avis, quel meilleur moyen de créer une génération dégénérée congénitale ?

« Heureusement quemoi, j’ai foutu le camp depuis belle lurette. Et c’est pas dommage, même s’ils continuent de me coller au train et de tout faire pour que je remonte au Señor Papa Robot. C’est mort, les gars. D’ailleurs, qu’est-ce que vous voulez que je foute là-haut ? Je suis sur Terre, j’y reste.

« À mon avis, ils veulent juste me récupérer pour m’attacher à une chaise et me faire cogner et cracher dessus par tout l’équipage. C’est vrai qu’à leur place, je l’aurais mauvaise de m‘être fait rouler par un guignol dans mon genre. Bon, et p’têt qu’ils veulent aussi me faire payer la chourave des dernières années.

« Ah, ça ! faut dire que depuis que je suis parti, je leur en ai piqué, des trucs. Du matos, des vivres, des armes, du porno ; tout y passe ! Sans doute pour ça qu’ils ont les nerfs. Mais bon, c’est quand même pas ma faute à moi si ces clodos de l’espace sont pas foutus de sécuriser un peu leur système. Voilà ce qui arrive, quand tu confies la gestion des ressources à une IA boiteuseet on parle d’une seule, hein, la même qui tient le Señor Papa Robot et les stations terrestres. Détourner ce truc me prend moins de temps que d’aller cueillir des tomates, donc à un moment, faut dire qu’ils me cherchent un peu aussi, quand même. De toute façon, y a plus aucune tomate qui pousse dans le coin depuis les Grandes Frappes, alors c’est pas comme si ils me laissaient le choix.

« Ils m’ont jamais laissé le choix, hum. Ils auraient dû me laisser crevé. Enfin façon de parler. Ils en ont de belles, ces glandus. Ça a beau faire un an que j’ai compris ce qu’ils avaient fait de moi, mais j’ai toujours les boules. Attends, il y a de quoi, non ? Ils découvrent un de leurs Espoirs crevé dans un coin de la station, la tête explosée et le corps en bouillie – on sait pas comment et impossible de mettre la main sur le coupable. Alors qu’est-ce qu’ils décident de faire ? Recomposer le cerveau du gamin à partir déchantillons et de tissus dupliqués et l’implanter dans la tronche d’un androïde. Des vrais génies, les mecs. La prochaine fois, essayez directement la nécromancie, vous vous foulerez moins.

« Tout ça pour faire du sale boulot, en plus. Non mais tu m’as regardé ? Mon cerveau n’en est même pas vraiment un. C’est plus un patchwork de matière grise, de microprocesseurs et de synthétiseurs d’enzymes, avec par-dessus un conducteur de simulations gavé de toutes les données récupérées sur le clone cané. Tout ça pour fabriquer une soupière soi-disant capable de reproduire exactement la même évolution que si ce superpignouf avait survécu : toutes les pensées, toutes les idées, le moindre pet de travers qu’il aurait eu.

« Les cons ! Comme si un ordinateur était capable d’évaluer qu’ilallait bricoler un chien-robot qui s’appelle Vidocq. Ou qu’il comptait se tirer du Señor Papa Robot et se mettre à mon compte sur Terre. Ou fabriquer une dustmobile. Et me comprends pas de travers, hein : Vidocq peut bien raconter ce qu’il veut, comme quoi je suis l’exacte réplique de ce qu’aurait dû être Dust, ou je sais pas quoi. Non, mon pote. Il est mort depuis près de quinze ans, Dust. La seule raison pour laquelle j’ai appelé ma tuture comme ça, c’était pour lui rendre hommage, juste parce que mon cerveau porte la dernière partie de lui qui est pas toute sèche. Pareil pour MASS DUSTRUCTION : je trouve ce nom cool, voilà tout. J’ai aucune peine pour ce gamin, aucun affect, je me sens pas du tout proche de lui et j’ai rien à voir avec lui.

« Je suis pas Dust, alors qu’arrête de me péter les roufles avec ce type. »