Dust ôta son casque et balaya les environs d’un regard circulaire. Tout n’était qu’ombres et formes voilées, aussi activa-t-il la vision thermique de ses yeux cybernétiques.

En vain : le modèle qu’il portait depuis peu ne disposait pas de cette fonctionnalité. Avec une pointe de frustration, il tenta tout de même de mobiliser ses nanomachines, quand bien même il les savait hors service.

« Tant pis, mec, intervint l’I.A. alors qu’il s’acharnait. Faut pas rester ici. Quelqu’un peut débouler à tout moment. »

Dust alluma les lampes de sa combinaison. Leur lumière fade éclaira tables et outils disséminés à travers la salle. Du matériel récemment utilisé, soigneusement entretenu. Il se fraya un chemin jusqu’à la porte, le corps étrangement lourd comme s’il se mouvait dans du yaourt – était-ce la fatigue, le poids de sa combinaison ou la sensation d’évoluer dans un temps révolu ? Dust n’aurait su le dire, principalement parce qu’il s’en foutait. Il ouvrit la porte et glissa un œil dans le couloir. Personne en vue.

« On sait déjà quand la déviation a eu lieu, c’est à dire il y a exactement une heure. Mais on ne sait pas encore . C’est pour ça qu’on est là. Quand on connaîtra l’heure et l’endroit exacts, on pourra la rectifier.

— OK, donc on connaît le quand. Et comment tu comptes t’y prendre pour obtenir le ?

— T’inquiète, vieux. Laisse faire papa. »

Empêtré dans sa combinaison, Dust parcourut des couloirs familiers, quoique plus propres que ceux dont il avait l’habitude. À l’occasion de baies vitrées offrant vue sur l’extérieur, le majestueux Señor Papa Robot faisait tourner ses vastes anneaux autour du noyau central, là où ils avaient (ou auraient) rencontré Marvin plus de neuf ans dans le futur. Dévastée et mourante, la Terre se dessinait en toile de fond, constant rappel de son objectif. De sa mission. De sa raison de vivre. De toute autre formule qui aurait sa place dans une liste de synonymes destinée à nourrir la tension dramatique.

Malgré les années, l’emplacement des salles n’avait guère beaucoup changé. Dust et Hooper avaient peu ou prou respecté la disposition des lieux lors de la rénovation de la station. Il put tracer sa route sans encombre, et malgré quelques caméras de sécurité, sa connaissance du réseau lui permit de toujours dénicher des itinéraires alternatifs plus sûrs.

« Mec, tu marches comme un pachyderme arthritique avec ton scaphandre. Tu te feras allumer en cas d’affrontement. En plus, c’est pas comme si on devait surveiller notre comportement puisqu’on a prévu d’effacer cette timeline, si j’ai bien compris.

— Je sais pas si tu l’as remarqué, mais je n’ai plus de nanomachines, plus de nerfs câblés, plus d’arme et j’ai des membres souples comme des packs de bière. Donc je préfère éviter la baston tant que possible. Voui. On se la joue ninja, je te dis.

— Comme tu voudras, mec. »

Dust trimballa donc sa lourde combinaison d’un bout à l’autre de l’anneau, sans cesser d’épier les alentours et de jeter des regards nerveux derrière lui. Parvenu devant la porte de l’unité centrale, des voix le surprirent. Dust se campa à l’angle du couloir et s’accroupit.

« Et maintenant, mec ?

— Et maintenant, admire. »

Il vissa de nouveau son casque sur sa tête et déplia l’écran sur sa poitrine. Après quelques instructions, la combinaison émit un sifflement. Puis ce fut tout.

« Impressionnant…

— J’te le fais pas dire, mon vieux. »

Dust leva une main dans son camp de vision, mais il ne vit rien. Il baissa alors le regard – toutes proportions gardées, au vu de son encombrante tenue : ses pieds, ses jambes et le reste de son corps avaient eux aussi disparu.

« Pas mal, admit l’I.A. Comment t’as fait ça ?

— Quelques dizaines de milliers de capteurs et encore plus de panneaux réflecteurs, des drones obéissants et du porno en bruit de fond.

— Du… ?

— Me juge pas. Ça m’aide à me concentrer quand je travaille. »

La porte s’ouvrit à cet instant. Dust se raidit et laissa passer un agent ensommeillé, la mine contrariée et une tasse de café vide à la main. Il attendit que l’homme soit hors de vue et entra sur la pointe des pieds. Malheureusement, la fonction d’invisibilité de sa combinaison ne supprimait pas les sons de ses déplacements ; mais dans une salle emplie de gens occupés à taper sur un clavier, à jouer aux cartes et à échanger des blagues salaces, il passait plutôt inaperçu. Une scène de vie tout à fait banale, mais à présent qu’il avait sous les yeux de vraies personnes et non plus des spectres, elle lui semblait inhabituelle : depuis presque dix ans qu’il vivait sur Terre, la plupart des humains qu’il avait croisés avaient soit tenté de le tuer, soit de l’écorcher vif. Quand ce n’était pas pire.

Dust passa sous le nez d’un agent engagé dans une lutte impitoyable contre le sommeil et se réfugia près d’un bureau désert. Il ouvrit le terminal de contrôle et entra ses propres commandes avec d’infinies précautions. La tâche lui parut de prime abord insurmontable, eut égard aux gros doigts de la combinaison et le fait qu’il ne voyait pas ses mains, mais il se résolut finalement à écrire à l’aide d’un crayon, une touche après l’autre. Il pria pour que personne ne remarque le crayon volant en train pianoter sur un clavier. Derrière lui, les agents discutaient et travaillaient avec une insouciance qu’il enviait, sans toutefois se l’admettre à lui-même.

Il chassa ces pensées et se concentra sur sa tâche. Un seul faux pas, un seul bruit de trop, et il était bon pour se coltiner un service de sécurité à la pointe de la technologie militaire qui se ferait un plaisir de le dérouiller à coups de matraque. C’était pas le moment de rêvasser.

Dust déplia le panneau de sa combinaison et chercha l’embout du câble universel du bout des doigts. Heureusement, il avait pensé à rendre tous les outils de la combinaison pratiques d’accès, en amont de l’installation du module d’invisibilité. Il ne lui fallut donc que peu de temps pour dérouler le cordon et le brancher au terminal. L’opération de transfert ne prit alors qu’une fraction de seconde.

« Je suis dedans, mec. Mais sans nanomachines, impossible de maintenir une connexion à distance.

— Te bile pas pour ça. La combi est équipée pour.

— Ça roule. Laisse-moi le temps d’accéder aux droits d’admin.

— Fais comme tu le sens, souffla Dust. J’ai tout mon temps. »