Sa combinaison enfilée et Marie-Perséphone confinée au panier à chien (initialement réservé à Vidocq), Dust se mit aux commandes de la capsule électromagnétique. Le tableau de bord sommaire se limitait aux contrôles, ainsi qu’à quelques indicateurs de vitesse, de puissance et d’état général du vaisseau.

Le jeune homme agrippa les manettes jusqu’à s’en blanchir les jointures, comme s’il sa poigne pouvait soulager la douleur sourde au creux de sa poitrine. À l’extérieur, les drones s’écartèrent de la structure.

« Hé, mon pote. T’es là ?

— Oui, répondit l’I.A.

— Nickel. Lancement dans deux minutes. C’est toi qui m’assisteras dans la manœuvre.

— Manœuvre ?

— Le lancement de la capsule.

— Je ne suis pas brieffé.

— T’inquiète. C’est toi qui as commandé les drones pour qu’ils construisent la rampe, non ? Ce sera fastoche.

— Mais pas très prudent. Et Vidocq ?

— Pas de Vidocq, répondit Dust. C’est toi, Marie-Perséphone et moi.

— O.K. »

Dust esquissa un sourire. Une des qualités de l’I.A. était qu’elle ne portait jamais de jugement de valeur sur ses actions. Elle faisait ce qu’il demandait sans discuter, s’exécutait sans poser de questions et lui était toujours fidèle. Ça, c’était un vrai robot. Un vrai serviteur. Un véritable ami.

C’est du moins ce que Dust tentait de se persuader, sans ignorer la voix narquoise au fond de lui qui lui disait : « Tu en veux à Vidocq parce qu’il te dit ce que tu ne veux pas entendre. Il te met face à ce que tu ne veux pas voir. Tu refuses d’ouvrir les yeux, persuadé d’être dans ton bon droit. Mais quel genre d’ami se bouche les oreilles, quand on essaie de l’aider ?… »

Dust secoua la tête et activa le simulateur de force centrifuge. Il lui fallait s’engager sur la rampe à une vitesse suffisante, sans quoi la propulsion n’aboutirait pas. La capsule s’activa donc d’un mouvement sec et commença sa rotation, de haut en bas ; d’abord avec lenteur, puis elle gagna de la vitesse de façon constante jusqu’à une allure folle. À l’intérieur, Dust cramponnait ses manettes, collé à son siège par une terrible force, incapable de distinguer le haut du bas. Hors de la capsule, le monde se réduisait à un tourbillon de couleurs et de lumières.

« Tu vas trop vite, lança l’I.A. Si tu continues comme ça, tes organes vont finir en purée.

— T’inquiète », parvint à articuler Dust en dépit de la pression.

Il activa un des boutons de la manette : le compensateur gravitationnel démarra avec une pulsion sourde et une partie de la force centrifuge exercée sur son corps s’envola. Il ne relâcha toutefois pas son attention : le compensateur était un gouffre d’énergie et ne pouvait être maintenu bien longtemps. Si Dust tardait à poursuivre la manœuvre, la force centrifuge les broierait sur le coup, Marie-Perséphone et lui.

« Plus vite… Encore un peu… Encore… C’est bon ! »

La nacelle relâcha la capsule sur sa courbe ascendante et la catapulta vers le ressort géant. Avec une précision parfaite, le vaisseau s’engouffra à l’intérieur de la rampe supraconductrice et poursuivit son ascension, à une vitesse ahurissante, bientôt effrayante. Depuis son siège, Dust ressentait l’intense vibration du décollage. Il voyait l’immense conduit aimanté s’étirer jusqu’au ciel et s’ouvrir au loin en un point lumineux. Mais sa mémoire et sa rétine demeuraient imprégnées du regard accusateur de Vidocq.

« Tu ne vas pas assez vite, l’informa l’I.A. Si tu continues comme ça, ta vitesse de propulsion sera trop faible.

— Aucun problème », s’écria Dust.

Il poussa l’accélérateur et démarra le moteur de la capsule. Alimentés par un carburant de sa conception, hybride de matière nucléaire et de propergol solide, les réacteurs ajoutèrent leur propre puissance à celle des aimants avec un vacarme tonitruant.

Soudain, la capsule jaillit de la rampe tel un bouchon de champagne. Endommagée par le décollage, celle-ci s’effondra sur elle-même ; un lourd nuage de fumée s’éleva dans les airs et emporta les drones.

Le raffut se propagea jusqu’à des kilomètres à la ronde. Des plus humbles camps retranchés de survivants jusqu’aux villes fortifiées et militarisées, en passant par la Mégalopole, immense cité humaine isolée du reste du monde par un puissant champ magnétique. Quiconque leva les yeux au ciel à cet instant put voir cette boule de feu décoller, pareille à une comète inversée.

Alors que le ciel s’assombrissait, Dust sentit son corps se raidir. La capsule arrivait au bout de ses réserves de carburant sans avoir quitté l’atmosphère.

« Ça ne va pas le faire, dit l’I.A.

— Mais si, ça va le faire. »

Il coupa le moteur et enfonça du poing un gros bouton rouge sur le tableau de bord : en vérité, il aurait tout à fait pu le remplacer par un activateur plus sobre. Mais de son avis, rien n’égalait le charme et la portée dramatique d’un gros bouton rouge.

La capsule se nimba alors d’une aura bleue et poursuivit sa trajectoire l’air de rien. Le vaisseau semblait simplement attiré vers le ciel, comme si quelqu’un avait jugé bon d’inverser la force de gravité.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquit l’I.A.

— Un bouclier antifriction, mon pote. Pour supprimer la résistance de l’air due aux frottements. Classe, pas vrai ?

— Pourquoi ne pas l’avoir fait avant ? »

Dust tapota les indicateurs du doigt. Le bouclier avait brûlé jusqu’à la moindre goutte de carburant et grillé le moteur. Désormais, la capsule n’était plus déplacée que par sa propre vitesse de propulsion.

« Ah », répondit l’I.A.

Dust s’autorisa un sourire de fanfaron. Couper le sifflet de l’I.A. centenaire et surdéveloppée qui l’avait pratiquement élevé faisait toujours son petit effet. Toutes ces nuits passées à inventer de nouvelles technologies en valaient la peine.

Le décollage était un succès. Il était encore en vie, prêt à retrouver Hooper et sauver la Terre. Cette victoire apaisa le cœur de Dust. Il relâcha ses bras, détendit ses muscles, inspira profondément. Le moteur s’était tu. Les vibrations avaient cessé. Bientôt, l’espace étoilé s’ouvrit à lui.

Par-delà le champ de débris en orbite autour de la Terre se découpa une silhouette massive et majestueuse. Sa simple vue réveilla chez Dust de lointains souvenirs, enfouis sous la poussière de sa mémoire perturbée.

Le Señor Papa Robot lui tendait les bras. Voilà longtemps que Dust l’avait quitté, qu’il lui manquait. Après toutes ces années, le fils prodigue était de retour au bercail. Pas trop tôt ! aurait-on dit. Mais Dust avait fait de son mieux.

Il faisait toujours de son mieux.

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DUST EX MACHINA #2

SUPER SEÑOR PAPA ROBOT

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