De la cendre, des flammes et de la matière en fusion. Un narrateur un peu paresseux s’en serait tenu à cette description.

Mais votre serviteur n’est pas qu’un narrateur paresseux. Non seulement il l’est, mais en plus il aime s’entendre causer.

Dommage pour Personne, celui-ci ne pouvait entendre qu’un intense vrombissement lui vriller les tympans. La faute à la température externe, lui avait dit Vidocq. Pas loin de quatre mille degrés. Ça fait beaucoup. Mais pas tant que ça, quand on est une machine conçue pour supporter les conditions les plus rudes sans broncher. Et en matière de conditions rudes, il était dur de faire mieux. Ou plutôt, pire.

Déjà que l’endroit n’était pas très accueillant auparavant… se dit Personne. Et Personne avait raison : la bombe avait réduit les environs à l’état de croûte carbonisée dans un rayon d’un kilomètre.

Il n’aurait même pas su dire sur quoi il marchait : le sol n’était plus qu’un amalgame de sable et de blocs noirs, ponctué de monticules en feu et de rigoles de magma. L’air était saturé de particules toxiques que la lumière du soleil ne parvenait pas à franchir. Il avait la sensation de se tenir dans un four géant, au milieu d’un plat qu’un cuisinier distrait aurait laissé brûlé pendant des jours. Et malgré ses multiples capteurs, Personne n’avait aucun moyen de se repérer dans cet enfer. Il se fiait tout juste aux indications que le maître lui transmettait à distance. Mais entre la chaleur et les cendres, la qualité de la transmission tranchait ses paroles, et à plusieurs reprises, Personne avait dû lui demander de se répéter.

Il s’immobilisa et observa les alentours, tout de chaos et de folie. Il avait le sentiment d’un roc au centre de la tempête. Immuable, indestructible, et tout aussi impuissant à apaiser les éléments déchaînés.

« Tous ces humains sont morts, murmura-t-il pour lui-même. Leurs vies ne peuvent plus être réparées. »

De manière tout à fait surprenante, Vidocq lui répondit :

« Personne, nous venons de déployer une unité de drones pour stabiliser la transmission. Vous devriez mieux nous recevoir, désormais.

Ouais, mais fais vite quand même, reprit le maître. Ces petits bâtards tiendront pas la chaleur.

— J’y suis presque ? s’enquit Personne.

Pas loin, mon pote. Maintiens le cap sur trente mètres et t’y seras.

— … d’accord.

Hum ?

— J’aurais préféré que vous veniez avec moi.

Je comprends, mon pote. Mais entre la température et les radiations, mon cerveau aurait cuit dans sa boîte en une fraction de seconde. Déjà qu’il a pris cher, le pauvre.

— Que vous est-il arrivé pour que vous vous retrouviez dans cet état ? Étiez-vous un humain complet, auparavant ? »

Personne fit un pas de plus. Le sol céda alors sous son poids et il s’enfonça jusqu’aux hanches dans une dépression emplie de matière en fusion. Ses capteurs l’informèrent du danger immédiat : tout résistant qu’il était, ses composants internes couraient un risque à se trouver ainsi immergés. Personne n’enfonça ses doigts dans la cendre et se hissa sur une terre pas si ferme que ça, mais toujours plus accueillante qu’un puits de lave.

« Ouf ! C’est pas passé loin.

— Une chance que mon corps ne simule pas la douleur.

Ouais. Je préférais te l’épargner.

— Et vous ? Puisque vous aviez un corps fabriqué de toutes pièces, vous ne pouviez pas faire en sorte de plus ressentir la douleur ?

Si, intervint Vidocq, mais c’est nous qui avons fait en sorte que son modèle conserve toutes les sensations d’un corps humain. Le maître est plus prudent ainsi. »

Personne crut entendre le maître marmonner une insulte, mais des parasites brouillèrent la transmission. Les perturbations reprenaient. Il relégua donc cette conversation à plus tard et tâcha de se concentrer.

Et il n’eut pas à se concentrer bien longtemps. Car déjà, l’hypocentre de l’explosion était en vue. Quelque part derrière la brume noircie brillait une étrange lueur, dont les rayons paraissaient se contorsionner entre les particules noircies. Une ode parvint à ses capteurs sonores ; un son continu, comme une note de musique gaie et triste, grave et légère, forte et douce tout à la fois. En dépit de sa jeune existence, Personne comprit tout de suite que ses indicateurs lui renvoyaient un phénomène en dehors des normes.

« Je vois quelque chose ! » s’écria-t-il. Nul ne lui répondit.

Une puissante bourrasque manqua de le désarçonner. Surpris, Personne se ramassa sur lui-même. La lueur générait un tel effet de répulsion autour d’elle qu’elle semblait campée dans l’oeil d’un cyclone. L’androïde s’avança avec peine, et dut même franchir les derniers mètres à quatre pattes. La chaleur grimpa en flèche, de même que le niveau de radiation. Il sentait les particules de cendre s’introduire à travers les interstices de son corps et entamer ses composants internes. Bientôt, ses mouvements se firent moins fluides, comme si la densité des rayons et la tempête le freinaient. Il se demanda ce qui se passerait si, par malheur, son corps s’immobilisait tout à fait et qu’il restait coincé ici.

Heureusement pour lui, et de manière peu attendue, il bascula soudain hors de la tempête. Son corps s’affala au sol, où il demeura figé. Il leva le regard, interloqué. La chaleur avait disparu. L’air était calme. Le vacarme s’était tu. Personne le ressentait comme une bulle de calme au milieu du chaos. Et à peu de choses près, c’est exactement là où il se trouvait.

La lueur ne se contentait pas de repousser la brume colérique. Autour d’elle se dressait un véritable bouclier, un abri. Personne prit un moment pour goûter à la quiétude dont la lumière et la curieuse mélodie l’emplissaient. Cette dernière l’aurait ému jusqu’aux larmes, s’il avait possédé des glandes lacrymales.

Il se pencha et en observa la source. Là, au creux de la cendre se tenait une petite chose pas plus grosse qu’une amande. On aurait dit un bijou de lumière solide.

Il tendit la main. Ses doigts allaient l’effleurer, quand une voix l’interrompit.

« Je ne ferais pas ça, si j’étais toi. »

Il se détourna vers la voix. À la frontière de la lumière se tenait le vieux bonhomme aperçu au QG du maître, peu après son éveil. Il se tenait assis, une jambe repliée sous son corps et son bâton en travers ses genoux.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? s’étonna Personne.

— J’enquête, répondit le vieux sur le même ton que la première fois.

— Vous enquêtez dans l’hypocentre d’une explosion nucléaire ?

— Oui.

— Comment avez-vous traversé le périmètre ?

— Je ne l’ai pas traversé. Je me suis rendu directement… ici », acheva-t-il en pointant le sol.

Personne détailla le vieux du regard. Ni sa position ni son ton n’indiquaient une quelconque colère, ni agressivité. Alors pourquoi Personne se sentait si mal à l’aise ?

« Qui êtes-vous donc, au juste ? »

Le vieux passa une main dans sa barbe, comme s’il avait lui-même du mal à répondre à ça.

« Un voyageur. Je ne suis que de passage. Mais je sais que votre réalité a morflé. Les paradoxes temporels, oui ? Un vrai fléau. De quoi bousiller une réalité pour de bon. Et c’est ce qui se passera si votre donneur d’ordre obtient cette magisthène.

— Comment le savez-vous ?

— Parce que ça s’est déjà produit.

— Non.

— Si.

— Quand ça ?

— Dans le futur.

— Vous avez vu le futur ?

— Pas plus tard qu’hier.

— Oh.

— Ouais. »

Le regard de Personne passa du vieux bonhomme à la source de lumière. Le maître voulait cette pierre. Pour une raison qui échappait à l’androïde, son créateur avait insisté pour la récupérer.

« Il doit en exister une ou deux sur la planète, avait-il dit. J’ai tenté d’en dénicher, y a des années ; ces trucs émettent des radiations détectables à des kilomètres. C’est pour ça que tous nos capteurs sont encore équipés de détecteurs de rayonnements. Le projet était un peu passé la trappe depuis, mais en avoir une sous les yeux, c’est un signe du destin.

— Et pourquoi pas le mauvais œil, maître ? » l’avait questionné Vidocq.

Personne se gratta le nez. Quel secret cachait ce caillou brillant, pour que le maître veuille à ce point s’en emparer ?

« Vous semblez en savoir beaucoup sur les magisthènes. Que sont-elles ?

— Des portes vers le domaine du possible, répondit le vieux. Et des paratonnerres à connerie. » Il pointa un doigt boudiné vers la pierre : « Celle-ci ne devrait même pas être ici. Les murs de votre réalité sont une vraie passoire. C’est pour ça qu’elle attire à elle des tas de trucs bizarres et des gens qui n’ont rien à faire ici. Pas bon, ça.

— Si elle est si dangereuse, pourquoi ne pas la prendre pour vous-même ?

— Je n’en veux pas.

— Alors qu’est-ce que vous me conseillez de faire ?

— Rien. La laisser. Attendre qu’elle glisse entre les mailles de sa réalité d’origine. »

Des paroles inaudibles résonnèrent au fond du crâne de Personne. Le maître tentait de le contacter.

« Je ne peux pas laisser la pierre. Je dois la ramener à mon maître.

— Pourquoi donc ? s’enquit le vieux.

— Il me l’a demandé.

— Pourquoi lui obéir ?

— Il m’a fait.

— Et alors ? »

Personne se tortilla sur place. Toutes ces questions l’embarrassaient, notamment parce qu’il n’était pas certain d’y répondre correctement.

« Il m’a créé pour que je le serve, dit-il enfin. Si je ne le sers pas, mon existence n’aura plus de sens.

— Ah bon ? » s’étonna le vieux. Il souriait, mais son expression n’avait rien de moqueur. Bien au contraire.

Il s’appuya sur son bâton et se redressa avec peine. Debout, il ne mesurait guère plus d’un mètre trente de hauteur. Ses épaules faisaient à peu près cette largeur, ceci dit.

« Je vais vous donner trois conseils, l’ami, et ensuite je vous foutrai la paix pour de bon.

« Un : posez-vous des questions. Ça ne fait jamais de mal.

« Deux : trouvez qui vous êtes. Que Personne devienne quelqu’un.

« Trois : n’écoutez pas trop les conseils des vieux croûtons dans mon genre. Faites-en un peu à votre tête, de temps en temps. »

Sur ces mots, le vieux leva son bâton en signe de salut. Alors, il fit volte-face en direction de la tempête.

« Hé, pas par là ! » s’écria l’androïde. Trop tard : l’étrange bonhomme avait déjà disparu, happé par les ténèbres au-delà de la bulle. Personne demeura sur le seuil, le souffle haletant (pourquoi l’avoir seulement doté d’un souffle alors qu’il n’avait sans doute pas de poumons ?), le regard à la recherche de la petite silhouette.

Peine perdue dans tous les cas : le vieux avait dû être réduit en cendres à l’instant où il avait franchi l’enceinte du bouclier. Personne recula et tituba dans la poussière. Son coeur (s’il en avait un ?) se resserra et ses lèvres (si c’en était) tremblaient.

Il ne rêvait pas. Ses mains tâtèrent son visage. Celui-ci sentait le contact de ses doigts et inversement.

Il observa la magisthène.