Un silence entrecoupé de grognements – Marie-Perséphone le reniflait toujours – suivit cette affirmation.

« Non, il n’y a pas plus grave que de détruire l’Univers, finit par faire remarquer l’I.A.

— Voui, voui. C’est vrai que j’ai un peu exagéré, admit Dust.

— Un peu, ouais.

— L’idée est la même. On fait pas d’omelettes sans casser les œufs.

— Dans ton cas, c’est pas les œufs que tu casses. C’est la table, la cuisine, la maison et tout le reste.

— Vieux, la Fin du Monde est derrière nous. Si on ne remonte pas dans le passé pour empêcher ce qui est en train d’arriver d’arriver, on ne pourra rien y changer. Ça sera jamais pire que maintenant.

— Ça peut toujours être pire, mec. »

Dust se préparait à une formidable démonstration de mauvaise foi, quand une telle secousse s’empara du sas que Marie-Perséphone et lui décollèrent du sol. Autour d’eux, la blancheur du module s’évanouit et ils atterrirent en plein milieu d’une salle bourdonnante d’ordinateurs, d’appareils de mesure et de capsules d’expérimentation.

Le canon laser de Dust lui échappa des mains. Lorsqu’il redressa la tête, une bande de scientifiques débraillés l’entouraient. Ils n’auraient pas affiché d’autre expression s’ils avaient vu le père Noël lui-même.

« Mec ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

— La vague temporelle nous rattrape, murmura Dust. Notre Histoire commence à s’effacer. »

En effet, devant eux se tenaient désormais de vraies personnes, en chair et en os, dont les voix résonnaient comme celles d’humains ordinaires. Un barbu à lunettes transporta sa bedaine jusqu’à lui d’un air belliqueux.

« Hé, vous ! D’où vous sortez, comme ça ? »

Sous son casque, Dust se fendit d’un sourire et le laissa s’approcher.

« Vas-y, mon gros, murmura-t-il pour lui-même. Tire. J’attends que ça.

— Mec, lança l’I.A. dans son oreille. Je te rappelle que le câblage de tes nerfs a frit comme un poisson grillé. Entre ça et tes jambes en plomb, n’espère plus esquiver les balles comme ça. »

L’assurance de Dust se craquela comme du vieux bois. Sa mâchoire se crispa et il fit un pas en arrière.

« Répondez ! ordonna le barbu. Qui êtes-vous ?

— Personne, répondit Dust en prenant la fuite.

— Stop ! Appelez la sécurité ! »

S’ensuivit une course-poursuite des plus maladroites entre Dust, alourdi par ses mécas et sa combinaison, et les scientifiques, pour qui la notion d’effort physique se résumait à un vague concept appliqué par les gens infoutus de se servir de leur tête.

Entre tous ces savants rondouillards et moins vifs de corps que d’esprit, Marie-Perséphone se sentait comme un loup dans un poulailler. Le zombie eut tôt fait de réduire la moitié de leurs effectifs à l’état de charpie, et en un instant, l’horreur gagna ses proies et renversa la vapeur. Aux cris de panique suraigus se mêlèrent d’affreux bruits de mastication ainsi que des grognements satisfaits. Le dernier des rescapés mit la main sur une arme à feu et visa le zombie. Mais Dust avait récupéré son canon improvisé et le gratifia d’un tir dans le dos. Le laser transperça l’homme de part en part et lui laissa un trou de la largeur d’une assiette en pleine poitrine.

« Mec, c’est pas dangereux de tuer des rémanences comme ça ?

— T’inquiète. Ces gens-là n’existent pas dans notre Histoire. Ils s’effaceront de la réalité sitôt qu’on aurait corrigé la déviation. » Dust se tourna vers Marie-Perséphone et lui accorda une gratouille sur la nuque. « Bravo, fifille ! Je dois filer, maintenant. Ne t’inquiète pas, tout rentrera dans l’ordre dès que papa aura réparé le passé. Je reviendrai te chercher très vite. »

L’intéressée ne répondit pas, accaparée par le festin de sa vie. Dust glissa sur un viscère, rétablit son équilibre et acheva de régler la combinaison. Mais alors qu’il allait lancer le bond temporel, il se figea tout à coup.

« Mec. Qu’est-ce qui t’arrive, encore ? » l’interrogea l’I.A.

Dust mit un moment à répondre, et lorsqu’il prit la parole, ce fut d’une voix blanche et secouée par un ricanement nerveux :

« La déviation… Elle date de ce jour-là.

— Ce jour-là ?

— Ce jour-là.

— Mec », répondit l’I.A sans rien trouver d’autre à ajouter. Parfois, un seul mot suffit à résumer toute la complexité d’une situation.

Déjà, des bruits de pas s’élevaient depuis le couloir. Plus précisément : des bruits de bottes. Et à juger par leur nombre, il s’agissait-là d’un comité d’accueil des plus fournis.

« Bon. On laisse tomber ? suggéra l’I.A.

— T’es ouf. Après en avoir autant bavé, on va quand même pas abandonner ici.

— Justement : ce serait pas une honte, après en avoir autant bavé. D’ailleurs, puisque cette réalité commence à flancher, qu’est-ce qui te dit qu’on ne va pas nous aussi commencer à disparaître ?

— On échappera à la vague temporelle sitôt qu’on aura sauté dans le passé. On craindra plus rien, à partir de là. Mais il faut se grouiller !

— Grouille-toi, alors !

— Voui, voui ! Ça charge. »

La porte d’ouvrit à la volée et une troupe de soldats armés jusqu’aux dents investit le laboratoire. Ils se figèrent à la vue de Dust et de Marie-Perséphone, debout au milieu d’un charnier de boyaux visqueux et de membres épars.

« Zombie, s’écria le premier d’entre eux. Feu ! »

Sa concision ne put empêcher ses collègues de mettre une fraction de seconde à réagir ; le temps pour Dust d’enclencher le bond temporel. Alors que le laboratoire s’emplissait du vacarme des coups de feu, la combinaison autour de lui frémit comme une casserole d’eau bouillante.

Il se sentit soudain tiré en arrière et bascula dans un puits. Un gouffre noir sans parois ni fond connecté à rien d’autre que lui-même. Dust fila à travers, sans vraiment savoir s’il tombait ou s’il volait. Des nuées d’étoiles blanches sifflaient autour de lui et rejoignaient en un seul point lumineux, loin devant. Il virevoltait sur lui-même comme un pantin dans un ouragan, déstabilisé par ses membres trop lourds. Le son de sa respiration affolée emplissait l’intérieur de son casque, sa vision se réduisait à une succession d’éclats scintillants. L’I.A. cria quelque chose, mais le son de sa voix se réduisait à un grésillement saturé.

Enfin, le corps de Dust percuta quelque chose. Sa tête cogna contre la paroi du casque et le laissa sonné pour le compte. À travers le plafond, le puits et les lumières s’enfuirent et le laissèrent seul et désorienté.

Il lui fallut de longs instants pour reprendre possession de ses moyens. Était-ce l’épuisement, le poids de son équipement ou le bond temporel ? Dans tous les cas, son esprit flottait dans une douce torpeur, un peu comme si son cerveau baignait dans du yaourt. Quant à son corps, engoncé comme il était dans cette épaisse combinaison, il en avait à peine conscience. Seule une vague douleur se cramponnait à sa colonne et lui revenait par à-coups à chaque mouvement.

Dust parvint toutefois à rassembler le courage de se redresser. Il poussa fort sur ses jambes, gémit quand son dos craqua et se retrouva en position presque verticale. Les attaches de son casque lui donnèrent quelques minutes de fil à retordre avant qu’il n’arrive à l’ôter. La respiration haletante, il observa l’atelier autour de lui, encombré d’outils poussiéreux et de machines inutilisables.

La voix de l’I.A. le fit soudain tressaillir :

« Mec, on y est ? Je capte toutes sortes d’émissions bizarres, mais rien qui vient du Señor Papa Robot ni de notre Base. »

Dust ne répondit pas tout de suite. Il déplia l’écran sur sa poitrine et consulta un panneau de statistiques.

« On y est, dit-il. Le 17/4 389. À une heure trente-sept minutes et douze secondes selon l’UTC.

— Le 17/4 389, répéta l’I.A. Presque dix ans en arrière. C’est chaud. »