Le soleil étira ses premiers rayons sur l’immense structure, improbable mélange entre station de lancement de fusée et montagnes russes. Située au fond d’une cuve cernée d’une clôture électrifiée, la rampe électromagnétique avait la forme d’un ressort étendu, ou plutôt d’un tire-bouchon géant élancé à travers le ciel. À son pied reposait une lourde installation, sorte de simulateur de force centrifuge dressé à la verticale : la fameuse catapulte. Tout autour bourdonnaient des centaines de drones apportant les derniers ajustements nécessaires à la base de lancement.

À une heure matinale, Dust, suivi de Vidocq et Marie-Perséphone, descendit à l’intérieur de la cuve. Un sourire radieux illuminait son visage, comme au matin d’une excellente journée.

« On y est ! s’écria-t-il, extatique face à la structure. Tout ce pour quoi on a bossé… Señorrrrrrr Papa RrrrrRRRrrrRRRobot, nous voici !

— Gwaaaaaargl ?

— Mais évidemment que tu viens, fifille ! Ton papa va quand même pas te laisser ici toute seule. »

Un drone passa tout près de l’intéressée, qui lui donna la chasse avec un hurlement. Dust assistait au spectacle, ému aux larmes.

« Regarde-la, Vidocq ! elle est déjà impatiente de partir. Je suis si fier de ma grande fille. Le premier zombie à voyager dans l’espace… Qu’est-ce que ça grandit vite, ces machins-là. »

Vidocq ne répondit rien. Assis un peu plus haut, il surplombait l’installation d’un regard vide. Plus vide que la liste des défauts que son maître s’attribuerait.

« Oh, mon vieux… Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu fais la gueule ? »

Une fois n’est pas coutume, son serviteur mécanique se fendit d’un douloureux soupir. Au loin, Marie-Perséphone avait attrapé le drone en plein vol. Le robot tenta de se dégager avec un couinement plaintif.

« Ah ha, sourit Dust, j’ai compris. Toi, tu boudes, pas vrai ? Tu m’en veux pour quelque chose. C’est à cause de ces pignoufs que j’ai tués, c’est ça ? »

Vidocq détailla son maître de bas en haut.

« Maître Dust, je rêve du jour où vous serez capable de vous entendre avec vos semblables. Du jour où vous pourrez mener une discussion calme avec eux sans leur exploser la tête ni leur arracher les membres.

— J’ai la flemme de discuter calmement. Et puis, ho ! C’est eux qui ont commencé.

— La question n’est pas de savoir qui a commencé, maître. Elle est de savoir comment ça s’est terminé. »

Dust haussa les épaules et se dirigea vers la rampe. Il s’occupa des ultimes préparatifs, de vérifier la solidité et la configuration de la rampe et de s’assurer que les conditions météorologiques étaient favorables au décollage. Mais Vidocq ne l’entendit pas de cette oreille et lui lança à travers ses nanomachines :

« Maître Dust, vous êtes allé trop loin, cette fois. Je n’ai jamais cautionné vos agissements. Mais cette fois-ci, je les condamne.

— Allez, Vidocq ! ricana Dust. Tu vas me chier une pendule à cause de trois, quatre bouseux ? Ils m’ont attaqué les premiers, je te rappelle. C’était de la légitime défense, comme toujours.

— Vous voyez très bien de quoi je veux parler, maître. Je parle de ce que vous avez fait à ce Julius alors qu’il n’était plus en état de se battre. Je vous ai toujours vu impitoyable vis-à-vis de vos congénères, mais jamais je ne vous aurai pensé capable d’une telle barbarie. »

Dust escalada la rampe et observa les alentours, la main en visière. Marie-Perséphone le frôla, accrochée à un drone terrorisé.

« Ce baltringue a eu ce qu’il méritait, c’est tout. C’est du passé, mon vieux. On a d’autres choses à faire que de le ressasser, maintenant.

— Du passé, maître ? s’étrangla Vidocq. Ce n’est pas du passé : le malheureux se trouve encore là où vous l’avez laissé ! Vous lui avez arraché tous les membres, rasé le crâne et l’avez suspendu nu à l’entrée de la Base, livré à lui-même et condamné à mourir

— Haha ! s’esclaffa Dust. Tu trouves pas qu’il ressemble à une madeleine, comme ça ? »

Si le jeune homme apprécia sa propre plaisanterie, ce ne fut pas le cas de Vidocq. Le serviteur mécanique rompit la communication et s’en retourna vers la Base. Dust profita d’un nouveau passage de Marie-Perséphone et de son drone pour sauter avec eux. Leurs poids combinés entraînèrent le malheureux robot vers le sol. Après un atterrissage plus douloureux qu’élégant, Dust s’élança à la poursuite de Vidocq.

« Attends, Vidocq ! Tu vas pas prendre la mouche pour si peu !

— Si peu ? répéta Vidocq, abasourdi. Pour l’amour du ciel, maître ! Pourquoi avoir fait ça ? Pourquoi une telle brutalité ?

— Il servira d’exemple aux autres, c’est tout. Vu qu’ils sont pas foutus de lire un panneau « DANGER« , j’espère que cette fois, le message sera clair. »

Le chien-robot secoua doucement la tête. Sa silhouette s’affaissa sous le poids d’une déception bien visible.

« Maître Dust, j’ai de la peine pour vous. Vous n’êtes qu’une bête cruelle et vous ne vous en rendez même pas compte.

— Merci du compliment, mon vieux.

— Votre désinvolture me dégoûte, maître. Vous n’attachez donc d’importance à rien ? »

Dust ouvrit des yeux ronds et désigna le chantier d’un trop grand geste.

« Et ça, c’est quoi ? Mon cul sur une armoire ? J’ai voué ma vie à sauver le monde, moi ! Tout ce travail, ces opérations cybernétiques, ces nanomachines qui me vrillent le cerveau, les bouts de corps que je m’ampute pour les remplacer par des améliorations ; tu crois que ça me fait bander ? Que je fais ça par plaisir ?

« Quand j’ai voulu me greffer des implants nerveux, t’as été le premier à me prévenir que je souffrirais le martyre, et tu sais quoi ? T’avais doublement raison : je douille en permanence et chaque instant est une torture. Mais est-ce que je me plains, moi ? Est-ce que tu m’as vu chialer sur mon sort un seul moment ?

« Ben, non ! Parce que chaque moment, je le consacre à sauver la Terre. Parce que tout a un prix et pour sauver le monde, je le payerai quel qu’il soit. Non, mais sans blague. Qu’est-ce qu’il y a de plus important que de sauver le monde ?

— Sauver votre humanité, maître », répondit Vidocq d’une voix tremblante.

L’espace d’un instant, Dust changea de posture ; alors, son serviteur se prit à espérer de l’avoir touché par son propos, d’avoir déclenché une réaction dans cet esprit chaotique.

Las, Dust n’afficha qu’une grimace narquoise.

« Je te l’ai dit, mon vieux. Mon corps, ma vie, mon humanité, j’en ai rien à carrer. L’humanité, c’est de la merde. Combien de fois on devra encore en reparler ? La Terre était un paradis avant que les humains y foutent les pieds. Regarde ce qu’ils en ont fait. Regarde un peu ce gâchis !

— Tout le monde commet des erreurs, maître, contra Vidocq. Vous plus que quiconque. Réfléchissez à l’ampleur de vos propres fautes et imaginez maintenant le résultat, si parmi une espèce de plusieurs milliards d’individus, l’humanité n’avait compté que dix spécimens comme vous. Imaginez ce carnage ; et regardez pourtant ce qu’elle a accompli à travers l’Histoire. Vous ne pouvez juger un troupeau entier sur la base de quelques moutons égarés.

— C’est con, un mouton, répliqua Dust. Et je vois pas trop où tu veux en venir avec tes allégories fumeuses.

— Pour résumer, maître : vous êtes injuste envers l’humanité. »

Cette fois-ci, Dust éclata de rire. Si Vidocq avait possédé un visage, celui-ci aurait viré au rouge.

« L’humanité et l’injustice, c’est la même chose, mon vieux ! Ça me rend dingo de devoir t’en convaincre, alors que t’as dans ta base de données toutes les archives historiques jamais produites. Alors, mets un peu le nez dedans et t’arriveras à la même conclusion que moi. L’histoire de l’humanité est faite de guerre, de génocides et de souffrance. Est-ce que ce bordel en valait bien la peine ? J’pense pas. L’humanité a eu sa chance. Et je te l’ai dit : si j’ai pas déjà remonté le temps pour empêcher son existence, c’est uniquement parce que Hooper préfère pas et que je suis un gars gentil. Et parce qu’il y a un risque de détruire l’Univers, aussi. »

Vidocq fixait son maître sans broncher. Un mélange d’horreur et de résignation se lisait sur son visage mécanique.

« Maître Dust… Le projet Señor Papa Robot devait produire le sauveur du monde… Je refuse de croire que ce soit vous. »

Dust se contenta de hausser les épaules, une moue aux lèvres.

« Comme tu dis. J’ai été fabriqué pour sauver le monde et c’est exactement ce que je vais faire. Quel qu’en soit le prix. C’est ça, être un héros, mon vieux ! Accepter de passer pour un enculé aux yeux de tous dans un intérêt supérieur.

— J’en doute, maître. Vous ne servez que vos intérêts propres. »

Vidocq ne parut pas vouloir tenir cette conversation plus longtemps. Il reprit sa route en direction du sommet. Dust l’observa, la mine lourde, sans oser y croire.

« Vidocq ? Reviens, Vidocq. Vidocq, au pied ! T’auras un sucre. Non, mieux ! deux sucres. Tous les sucres que tu veux ! Mais ne m’ignore pas… Vidocq, ne m’ignore pas ! »

Son serviteur s’éloignait, inlassable. Plus il s’approchait du sommet, plus Dust sentait son coeur s’étreindre.

« Vidocq, on est amis, non ? Tu vas quand même pas me laisser seul ! »

Vidocq avait déjà franchi le sommet et disparu de sa vue. Son maître demeura planté sur place, fixant le bord de la cuve, espérant de toutes ses forces que son serviteur y repasserait la tête, que tout ceci n’était qu’une mise en scène destinée à lui faire la leçon.

Mais Vidocq ne revint pas.

Après une longue immobilité complète, Dust se relâcha, le souffle court. Malgré la chaleur, la sueur maculait son corps et glaçait ses mains. Une douleur sourde pulsait dans sa poitrine. Ses yeux le brûlaient ; il n’aurait pu déterminer si c’était le fait des larmes, ou bien parce qu’il les avait maintenus ouverts cinq minutes entières. Vidocq n’était toujours pas revenu. C’était la première fois que son serviteur lui tournait le dos ainsi.

Il baissa le regard vers ses mains. Elles tremblaient.

« Qu’est-ce que j’ai fait ? Oh, bordel, qu’est-ce que j’ai fait ?… »

Le bourdonnement des drones rappela le chantier à sa mémoire. Il inspira et souffla longuement, comme pour expirer la douleur hors de sa poitrine.

« C’est ça, fous le camp ! cria-t-il finalement à l’attention du sommet. J’irai avec Marie-Perséphone. On n’a besoin de personne pour sauver le monde ! Pas vrai, fifille ?… Fifille ? »

L’intéressée ne répondit pas, tout occupée à dévorer les sièges en mousse de la capsule de lancement.