Dust rallia le hall de bric-à-brac et longea les murs, Marie-Perséphone accrochée à lui. Deux voix discutaient entre elles près du panneau de contrôle. Il se mit sur la pointe des pieds et détailla deux hommes armés de fusils d’assaut. Il plissa les paupières.

« Il finira par se montrer, grommela le premier, un grand gaillard aux yeux clairs. Ce n’est qu’une question de temps.

— Ou pas, répondit son comparse, plus trapu et musculeux. Peut-être qu’il a déjà fui. Qui sait ? À l’intérieur de sa bagnole blindée, il fait le malin, mais il n’aura pas les tripes de nous rentrer dans le lard.

— Il viendra. Il est dépendant de ses machines pour contrôler cette base et le seul moyen de les réactiver est de redémarrer le système. Attends un peu. »

Le petit costaud haussa les épaules et leva les yeux vers l’écran du panneau de contrôle. Un indicateur en bas de l’écran indiquait l’état des serveurs : OFFLINE.

« Remarque, je veux bien te croire. Ça reste un psychopathe. Ces types-là sont imprévisibles.

— C’est pour ça que vous m’aimez, les gars », lança la voix de Dust.

Ils firent volte-face. À l’autre bout de la salle, Dust tenait un troisième larron par la gorge et lui pointait son pistolet sur la tempe. Les deux hommes s’approchèrent à pas circonspects, leurs armes brandies devant eux.

« Bordel, souffla l’un des assaillants.

— Oh, oui, reprit Dust, j’avais bien compris que c’était un traquenard et que vos petits copains se tenaient cachés en attendant que je déboule. Ça me paraissait chelou, que vous ne soyez que deux. Mais vous étiez sept, c’est ça ? Bah, vous inquiétez pas, je me suis bien occupé de vos copains. Vous êtes plus que quatre, maintenant.

— Gwoooooorgl », rugit Marie-Perséphone quelque part dans le fatras. Un gargouillement terrifié s’ensuivit.

« Trois », rectifia Dust avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Le grand type aux yeux bleus braqua son fusil dans sa direction. Son compagnon l’imita.

« Relâche-le, Dust ! »

Le jeune homme lui renvoya un regard interrogateur.

« On se connaît ?

— Évidemment qu’on te connaît. Tout le monde te connaît, avec ce que tu as fait.

— Ce que j’ai fait ? J’ai jamais entendu parler de vous, les gars. Vous devez vous tromper. »

L’otage de Dust parvint à aspirer une bouffée d’air et s’écria :

« Descends-le, Julius ! Te soucie pas de moi, ce connard doit payer !

— Fais dodo, toi, lui souffla Dust avec un coup de crosse sur le crâne. Plus que deux. »

Du coin de l’œil, il vit que le petit costaud s’était déplacé latéralement pour le prendre à revers.

« Un », décompta-t-il.

Sans même lever son arme, il se tordit le poignet et logea une balle dans la tête de son assaillant. Le dénommé Julius choisit ce moment pour ouvrir le feu ; mais à l’instant où il appuyait sur la gâchette, la grenade que Dust avait fait rouler à ses pieds explosa. Le jeune homme se protégea de la détonation derrière son otage ; celui-ci reçut un éclat de métal dans l’œil et mourut sur le coup.

« Zéro ! s’écria joyeusement Dust. Bonne année, les gars. Hé, faire péter une grenade en intérieur, c’est quand même autre chose. Quelqu’un d’autre a les oreilles qui sifflent ?

— Aaaaaaaaaah ! répondit une voix sur sa gauche.

— Gwaaaaaargl », renchérit Marie-Perséphone, occupée à son repas quelque part dans le fatras.

Il laissa retomber le corps inanimé et détailla les dégâts du regard. L’explosion avait creusé une dépression fumante sur le sol de plaque. Des projections de métal avaient endommagé plusieurs équipements alentour. Des morceaux de chair, bouts d’os et taches de sang maculaient le tout. Ceci mis à part, Dust repéra peu de pertes matérielles.

On ne pouvait pas en dire autant de Julius. Le malheureux se trouvait au sol, le visage tordu par la douleur et les jambes réduites à deux moignons sanguinolents, désorienté et incapable d’émettre plus que des plaintes inarticulées.

L’horreur envahit ses traits quand Dust se pencha au-dessus de lui.

« Oh, on a un gros bobo ! Les jambes arrachées, ça fait mal, pas vrai ? Je sais de quoi je parle. Un technogolem m’a pris les miennes il y a pas si longtemps. Heureusement, je m’en suis fabriqué d’autres. »

Julius se confondit en paroles inintelligibles entre ses dents serrées par la douleur. Dust se pencha, l’oreille tendue.

« Que dites-vous ? Je suis tout ouïe, mon brave.

— Tu payeras pour tout c’que t’as fait », siffla Julius entre ses dents. Le moindre mot paraissait être un supplice et il mettait visiblement toute sa volonté à articuler de façon inaudible. « Quelqu’un finira par t’avoir…

— Vous radotez, les gars, sauf que j’ai aucune idée de qui vous êtes. »

L’homme roula sur le côté. Une grimace révéla ses dents couvertes de sang.

« Tu te souviens de rien ? Le camp de survivants que t’as réduit en poussière ? Ça te dit rien, ça, peut-être ?

— Oh, oh… » souffla Dust, le strabisme plus prononcé que jamais. Un souvenir pâteux et endolori se réveillait parmi ses pensées confuses, tel un étudiant au milieu de son logement dévasté, au lendemain d’une soirée mouvementée.

« Les glandus qui ont planté leur tente ou leur oncle ou que sais-je sur mon terrain d’essais balistiques ? s’étonna Dust. C’était vous ? »

Julius cracha un glaviot de sang et aspira l’air à grandes bouffées.

« Une partie d’entre nous, espèce de taré… On est des exilés de la Mégalopole…

— La Mégalopole ? C’est quoi, ce truc ?

— Et tous les autres qui ont essayé de t’arrêter… poursuivit Julius. Tous ceux qui se sont lancés à ta poursuite… Tués aussi… T’es vraiment… Un putain de monstre…

— Hé. J’y peux rien si vous avez rien dans le crâne. Fallait vous renseigner avant. Y avait des panneaux « DANGER« , sur ce site. C’était pour les cochons, peut-être ? »

Le regard brûlant d’une fureur sourde, Julius rampa dans sa direction.

« Espèce de fils de pute… T’as tué tout le monde… Toute ma famille ! T’as tué ma mère, bordel… Jamais je te pardonnerai… Tu t’en tireras pas…

— Désolé, mec, mais c’est vous, les idiots. Le monde est dangereux. J’y peux rien, c’est comme ça. J’ai jamais voulu vous faire de mal. Toi et tes potes, vous êtes des dommages collatéraux. Alors oui, c’est triste, ouin ouin, tout ça. Mais votre histoire de vengeance est ridicule.

— T’as tué ma mère… T’as tué ma mère… » répéta Julius, poussé au bord de la démence tant par la gravité de ses blessures et que par l’affliction. « Sur la vie de ma mère, je te jure que… »

Dust se dégagea et empoigna Julius par le col.

« Écoute, mon grand. L’avis de ta maman, je me le taille en biseau. Depuis des années, j’essaie de sauver le monde et je galère assez comme ça sans qu’une bande de clochards vienne me briser les noix. Je vous ai rien demandé, moi. Alors faites pareil de votre côté et tout se passera bien. Qu’est-ce que t’en dis ? »

Il reçut un crachat en plein visage pour toute réponse. Il laissa retomber Julius et se redressa, l’air interdit.

« C’est un bon argument, concéda-t-il en s’essuyant d’un revers. Bon, tu m’excuses, j’ai une planète à sauver. »

La main de Julius empoigna le bas de son treillis.

« Attends… Me laisse pas… Me laisse pas comme ça… Tue-moi… Tue-moi ! »

Dust lui répondit par un sourire démesuré.

« Oh, non, mon grand… Tu vas pas mourir aujourd’hui. J’ai du boulot pour toi. Mais avant, faudra te raccourcir encore un peu. »

La terreur étira les traits de Julius. Et celui-ci était encore loin de se douter du sort que Dust lui réservait.