Pris d’un mouvement de recul, l’androïde glissa au sol. Le maître le surplombait. Ou plutôt, le corps du maître, tenant dans ses mains le masque grimé en tête de mort colorée. Sauf qu’il ne s’agissait pas d’un masque.

« C’est… C’est votre tête ?…

— Hein ? Qu’est-ce que tu veux que ce soit d’autre ?

— Mais… vous n’êtes pas humain ?

— En partie seulement. Je t’expliquerai plus tard. Mais fais-moi plaisir, prends cette tête et mets-toi à l’abri.

— C’est dégoûtant, maître.

— Je sais bien. Mais faut donner un peu du tien aussi, mon pote ! »

Le corps décapité lui fourra la tête entre les mains et se détourna. Personne tourna l’objet sous plusieurs angles à la recherche d’une ouverture, en vain : ce qu’il avait pris pour un masque était bel et bien le chef du maître.

Non loin, le tas de chairs et d’organes approchait la taille et la morphologie d’un être humain. Fébrile, Personne se redressa. Il tenait la tête le plus loin possible de son propre visage.

« Qu’est-ce que t’attends ? lança celle-ci. Cours !

— Vous voulez que je m’enfuie ? Je ne vais quand même pas vous abandonner…

— D’ici dix secondes, l’illuminée aura rassemblé ses morceaux, et vu comme c’est parti, elle va nous fumer en moins de deux. Mon corps a une fonction d’autodestruction et c’est le seul moyen que je vois pour s’en débarrasser.

— Vous allez vous faire exploser ? »

Le crâne échevelé et sanguinolent revint à l’assaut. Le corps du maître l’agrippa à bras-le-corps et se laissa trainer jusqu’au tas remuant, d’où des membres d’os et de tendons commençaient à pousser.

« Mon corps seulement. Je peux survivre tant que mon cerveau est intact – et tu le tiens entre tes mains. Fais-le pas tomber, s’il te plaît.

— Vous n’avez pas d’autre moyen que de.. ?

— Pas sur moi. J’ai laissé l’artillerie lourde au QG ; on devait péter la gueule d’une bande de bouseux, pas se fritter contre des mutants pyromanes !

— C’est ballot. Vous êtes sûr qu’une simple explosion suffira à la tuer ?

— Ouaip. Après avoir mangé son pavé de dustEX, elle ira au dodo sans faire d’histoires.

— De dustEX ?…

— Recette secrète à base de penthrite, d’hexogène et d’autres trucs. Un des rares explosifs assez stables que je peux trimballer sans me faire péter pour un rien. Et crois-moi, j’en ai testé beaucoup.

— Je n’aime pas cette idée… On pourrait envisager un repli stratégique afin de revenir mieux équipés, non ?

— J’ai pas le temps pour ces conneries, moi. À quinze heures j’ai piscine. »

Un vacarme de rugissement de moteur et de bois brisé éclata. Personne fit volte-face : à quelques pas, la dustmobile défonçait la palissade et dérapait dans la poussière. Dans son mouvement, il lâcha la tête et l’envoya rouler au sol.

« Mec !… lâcha le maître. Fais attention !

— Personne, l’interpella Vidocq depuis le véhicule, il semble que le maître ait pris la conception de sa bombe interne avec le plus grand sérieux. À moins que vous ne vouliez finir vaporisé en même que cet humble hameau, je vous conseille de monter à bord.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Coin ! » répondit le klaxon.

Personne ne se le fit pas répéter : il fonça, s’empara de la tête au passage et se jeta par la fenêtre ouverte. La dustmobile démarra en trombe, roula sur les épieux brisés et s’enfuit à travers le champ de suppliciés.

L’androïde posa un regard appuyé sur le siège conducteur vide, puis sur le volant et les pédales qui se mouvaient tout seuls.

« Qui conduit ?

— Moi, répondit l’I.A.

— Oh. Vous conduisez très bien.

— Merci.

— Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ? répétait la tête. Où on file, comme ça ? »

Vidocq grommela dans sa barbe avant de répondre :

« Il se passe, maître, que vos fantaisies dépassent l’entendement. Avez-vous conscience que la moindre de vos bonnes idées se trouve systématiquement contrebalancée par l’absurdité de sa mise en œuvre ?

— C’est parce que mon cerveau a un très gros hémisphère centre. Voui ?

— Non, répondit Vidocq avec agacement. Une chance que nous ayons lancé un diagnostic technique de vos équipements hier soir. Nous savons le peu de valeur que vous accordez à votre propre vie, mais pour l’amour du ciel, essayez à l’avenir de concevoir vos bombes avec moins d’enthousiasme.

— T’exabuses, mon vieux. Tu vas quand même pas me dire que ce simple pétard est si dangereux que ça. »

Pour toute réponse, Vidocq se pencha sur le tableau de bord et adressa à l’I.A. :

« Pourriez-vous générer la plus grande distance possible entre le véhicule et cet endroit ? Dans la limite des capacités du matériel, évidemment.

— Évidemment », répondit l’I.A.

La dustmobile lâcha alors un rugissement digne d’un lion des enfers et fendit le désert. L’I.A. la hissa au sommet d’une colline, où elle s’immobilisa.

Du côté du campement, un grondement s’éleva soudain. Un bref éclair illumina la vallée, comme le flash d’un photographe divin. D’intenses vibrations s’emparèrent du sol. Personne se tordit la nuque, juste à temps pour voir un champignon nucléaire s’élever au loin.

Mis à part le rugissement de la détonation, un silence lugubre envahit l’habitacle jusqu’à ce que le maître partage le fruit de ses réflexions :

« Ah bon ? »