Dix minutes plus tard, Dust avait effacé ses gribouillis du tableau pour les synthétiser en une formule concise. Il se repassa les extraits envoyés par l’I.A. une dernière fois, loucha sur les rémanences venues troubler son travail et griffonna le résultat sur une feuille volante.

Il remonta son caleçon à l’élastique fatigué et quitta la pièce de travail. À l’extérieur, les rémanences avaient pris possession des lieux. Leur image semblait toujours imprécise, comme un calque fade superposé à la réalité. Mais elles semblaient plus réelles, plus concrètes, et désormais, chaque instant qui passait les nourrissait de vie. Dust demeurait invisible à leurs yeux, mais il lui semblait que certaines se retournaient sur son passage lorsqu’il les frôlait.

« Qu’est-ce qui se passera quand elles auront vraiment pris forme ?

— Ça voudra dire que la vague temporelle nous aura rattrapés. Notre Histoire disparaîtra complètement. Et nous avec.

— Mais pas complètement, si j’ai bien compris. Nos doubles de cette nouvelle timeline réapparaîtront aussi, c’est bien ça ?

— Oui. »

Dust se faufila dans les couloirs en prenant soin d’éviter les apparitions et fila vers la salle de téléportation. La douleur de ses membres mécaniques s’était apaisée face à l’urgence de retrouver son équipement à temps. Pour ainsi dire.

« Ce serait pas mieux comme ça ? suggéra l’I.A. Après tout, l’équipage du Señor Papa Robot vient quand même de ressusciter. C’est pas plus mal.

— Sauf qu’on ne sait pas où se trouve notre place dans cette nouvelle trame. Ni même si on s’y trouve.

— Est-ce que c’est vraiment une mauvaise nouvelle ? Avec le SPR en état de marche, le monde a plus de chances de survie qu’avec, eh bien, nous. Le prends pas mal, mec ; mais vu ton état, je pense pas que tu sois capable de sauver quoi que ce soit. Et depuis le temps que tu te tues à la tâche, peut-être que tu devrais…

— Mon vieux, coupa Dust. C’est pas le moment.

— Comme tu voudras, mec. »

Dust se fit bousculer par un chariot poussé par un petit vieux et s’affala par terre. Les jointures de ses membres l’élancèrent affreusement, et leur poids le fit peiner à se relever. Parvenu à un vaste croisement où se réunissaient quelques dizaines de rémanences, il consulta un plan de la station et reprit sa route. Le rythme de son pas s’était sensiblement accéléré.

« On approche. Le matos est là ?

— Le matos est là.

— Quel modèle ?

— Le portatif. C’était le seul qui rentrait.

— Nickel. Fifille ! Arrête d’essayer de manger les fantômes. Tu vas te blesser.

— Gwoooooooorgl ? »

Parvenu devant la bonne porte, Dust s’ouvrit un passage à coup de talon et émergea dans une vaste salle circulaire. Aucune rémanence à l’horizon. Au centre trônait une vaste sphère pâle cerclée d’anneaux concentriques, supportée par une structure de métal. Si les volailles avaient une divinité, elle aurait certainement pondu des œufs ressemblant à ça.

Dust lutta contre la manivelle jusqu’à entrouvrir le passage. L’intérieur lisse et blanc l’aveugla, mais il ne se retint pas de forcer l’entrée et de marcher jusqu’au centre.

Son pied buta contre quelque chose de dur. Les pans de son peignoir s’ouvrirent comme un oiseau déplie ses ailes pendant l’envol – mais en lieu et place, Dust eut droit à une nouvelle et douloureuse chute.

« Ouille… Combien de fois je me suis brouté, aujourd’hui ?

— J’en sais rien, mec. J’ai perdu le compte. »

Il se ramassa sur lui-même. À même le sol reposait un scaphandre aux couleurs sombres, à côté de lourds réservoirs de titane.

« Ohoooo, souffla Dust. Mon costume de superhéros m’avait manqué. Coucou, toi ! Longtemps que je t’avais pas vue. Tu m’avais manquée… »

Il ponctua ces retrouvailles d’un grand coup de langue sur le casque.

« Euh, mec ?

— Slrp ?

— Je ne ferais pas ça si j’étais toi. Ce truc est fait de vieux plastoc qui a traîné dans l’entrepôt pendant des années.

— Je m’en fous. Je l’aime quand même ! »

Dust ôta son peignoir et ses bottes et entreprit de revêtir la tenue – tâche délicate, d’autant plus qu’elle n’était manifestement pas conçue pour être enfilée sans aide. Mais après plusieurs contorsions, quelques jurons et un fou rire inopiné, il parvint à la revêtir. Les réservoirs pesaient lourd dans son dos ; leur poids combiné à celui de ses mécas arrachait à ses articulations et sa colonne d’affreux pincements, tandis qu’un désagréable fourmillement se diffusait dans le bas de son corps.

Le bon côté des choses, c’est que la douleur rattrapa sa concentration fuyante par le col ; il ouvrit alors le panneau de contrôle sur la poitrine de sa combinaison et programma un nouveau bond temporel. À côté de lui, Marie-Perséphone reniflait les airs, curieuse de ne plus sentir son odeur.

« Et le zombie, mec ? Qu’est-ce que tu en fais ?

— Rien du tout. Sitôt que j’aurai rectifié la déviation, notre Histoire se remettra en place. J’aurai plus qu’à retourner dans le présent et tout rentrera dans l’ordre.

— J’espère, mec. Mais fais attention. On sera déconnectés de la Base sitôt que tu auras sauté dans le passé.

— T’inquiète. C’est pas la première fois que je voyage dans le temps, quand même !

— Justement. T’as pas remarqué qu’à chaque fois que tu remontes le temps, t’es pas loin de faire exploser l’Univers ?

— Oh, ça va. Il y a plus grave. »