D’un pas lent et peu amène, Vidocq suivit le couloir, guidé par le son d’affreux gargouillements.

« Maître Dust ? Êtes-vous toujours en vie ?

— Gwoooooorgl », lui répondit une voix rauque.

Le chien-robot risqua un coup d’oeil à l’angle. Une silhouette recroquevillée se découpait dans la pénombre. Elle surplombait une autre forme, allongée au sol et visiblement inconsciente.

« Bonté divine… », souffla Vidocq.

Le rétroéclairage de ses yeux balaya la scène d’une faible lumière.

« Maître Dust, je vous ai souvent observé dans de bien pitoyables positions, mais celle-ci fera date. »

Dust ne répondit pas. Face contre terre et les bras en croix, il subissait en silence le traitement de Marie-Perséphone. Perchée sur son dos, la créature morte-vivante mâchonnait ses dreadlocks d’un air satisfait.

« Maître Dust, pour rappel mon système enregistre tout ce que je perçois. Et sachez que je suis en train de le diffuser à Hooper en ce moment même.

— Quoi !? s’écria Dust en relevant la tête.

— Je vous informe d’ailleurs que le spectacle lui plaît tout particulièrement, maître. »

Le jeune homme se redressa tant bien que mal, une Marie-Perséphone hargneuse accrochée à sa chevelure comme un bouledogue au pantalon d’un facteur.

« C’est bon, je suis debout !

— Le spectacle est fini, maître ? s’enquit Vidocq avec une pointe de regret. Hooper le déplore. »

Dust secoua la tête. Marie-Perséphone l’accompagna dans son mouvement non sans grognements.

« Comment t’as osé faire ça ? T’es vraiment un sale gosse.

— Au vu de votre jeune âge, maître, c’est plutôt vous, le sale gosse. »

Ils reprirent leur exploration des souterrains. Dust paraissait avoir trouvé l’équivalent d’une laisse à son zombie de compagnie, à la différence qu’elle ne s’attachait pas autour du cou et qu’il s’agissait de ses cheveux.

« T’as pas tort, mon vieux, reprit-il après un moment de réflexion. Mais des fois, je rêve d’avoir eu des parents. Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir un vieux, surtout ! Il m’aurait collé de bonnes patates patriarcales dans ma tête, ça m’aurait remis les idées en place.

— En effet, maître, c’est à se demander ce que l’I.A. du Señor Papa Robot a raté dans votre éducation pour que vous deveniez… ce que vous êtes.

— Ce que je suis ? s’étonna Dust. Qu’est-ce que je suis ? »

Vidocq s’immobilisa dans la pénombre. Il pesa ses mots et expliqua avec patience :

« Maître Dust, vous n’allez pas sans savoir que selon les standards du monde préapocalyptique, celui-ci vous aurait considéré comme un inadapté social notoire, un délinquant sexuel léger et un danger public avéré.

— C’est pas de ma faute ! gémit Dust. C’est la faute de la société.

— La société n’existe plus, maître. »

Le jeune homme plissa les yeux, l’air conspirateur.

« Justement… » souffla-t-il.

Après un soupir d’exaspération, Vidocq reprit la marche.

« Maître Dust, je suis au regret de vous le dire : ce qui ne tourne pas rond chez vous reste un mystère.

— Et si j’étais le seul à tourner rond et que c’était le reste du monde qui partait en vrille ? T’y a pas pensé, à ça, mon couillon ! Et puis, je reste le plus beau et le plus intelligent de l’univers. Au moins.

— Gwaaaaaargl, intervint Marie-Perséphone, une dread gluante coincée entre les dents.

— Mais oui, fifille. Je sais. »

Ils parvinrent au dépôt sans autre mésaventure. Dust enfonça un gros bouton blanc d’un coup de poing et une affreuse lumière jaunâtre inonda le plafond. Mains sur les hanches, il contempla les formes indistinctes de pièces industrielles depuis longtemps hors d’usage.

« Doit bien y avoir assez d’électroaimants ici pour créer un nouveau pôle magnétique. Ça me donne presque envie d’en construire un, juste pour l’appeler le Pôle Dust.

— Je doute que les aimants fonctionnent de cette façon, maître…

— T’y connais rien ! Tiens, appelle les drones au lieu de te tourner les pouces. Qu’ils rapatrient ce bordel et dépiautent les aimants. »

Un court silence suivit sa déclaration. Dust le laissa filer, chacun de ses yeux observant une direction opposée à l’autre.

« Alors, mon vieux ? T’attends la Fin du Monde ? Ha ha !

— Non, maître. La Base ne répond simplement plus. »

Dust haussa les sourcils, mais moins à cause de cette nouvelle que de la langue fétide collée sur sa joue.

« Tout doux, fifille. La Base ne répond plus, tu dis ? Comment ça, elle ne répond plus ? Il y a des perturbations ?

— Non, maître. Le souci semble provenir du système de réception.

— C’est une intrusion, peut-être ? Les alarmes se sont déclenchées ?

— Je l’ignore, maître, puisque la Base est offline.

Wut ? Comment se fait-ce ?

— Je l’ignore, maître, mais je sais au moins que votre phrase est grammaticalement fausse. »

Dust se gratta la tête, un regard hésitant rivé aux pièces.

« Je la sens pas, c’t’histoire : j’ai l’anus qui me chatouille.

— Je suis absolument comblé de l’apprendre, maître.

— C’est pas des conneries, mon vieux ! J’ai un sixième sens : quand quelque chose tourne pas rond, j’ai l’anus qui me chatouille. C’est dégueu, certes ! mais c’est la vérité.

— Sainte mère de Dieu, maître. N’avez-vous donc aucun amour propre ?

— Aucun ! reconnut Dust. Mais j’ai beaucoup d’amour sale. »

Ils regagnèrent l’ascenseur (Vidocq en traînant la patte et Dust d’une démarche de canard) et remontèrent avec leur nouvelle compagne. Celle-ci avait délaissé le jeune homme pour mieux s’intéresser à son serviteur mécanique. Elle se pencha et referma ses crocs sur son museau de métal. Vidocq l’ignora superbement.

« C’est signe d’affection, lui chuchota Dust. Ça veut dire qu’elle t’aime bien. »

Le chien-robot ne jugea pas utile de répondre. Il est des discussions qu’il ne vaut mieux pas livrer. Aussi, quand la cage s’immobilisa avec un fracas de métal, Dust tira la grille et s’élança au trot vers la salle des serveurs. Croyant sans doute à un jeu, Marie-Perséphone le suivit.

Tandis qu’il courait, il remarqua que l’interface de la Base habituellement superposée à son regard n’affichait rien d’autre qu’une erreur de connexion. Dust désactiva l’interface de ses yeux cybernétiques et se colla une oreillette.

« Hooper, tu me reçois ? »

Seul Vidocq lui répondit :

« Tous nos systèmes de communication sont HS, maître. Je me demande d’ailleurs comment je parviens à vous contacter.

— Parce que je suis pas con, mon vieux. Je t’ai équipé d’un système autonome quand je t’ai fabriqué. J’allais quand même pas faire transiter toutes nos communications par la Base alors qu’on est plus collés que des siamois !

— En effet, maître. Mais je dois vous informer d’une inquiétude : le système de secours ne s’est pas déclenché. »

Dust gloussa nerveusement et lança d’une voix tremblante :

« Alors c’est pas une rupture accidentelle. C’est du sabotage. Et fait par des pros, en plus. Quelqu’un nous attaque.

— Je comprends, maître. Quels sont vos ordres ?

— Je te laisse démarrer le serveur d’urgence. Moi, je m’en vais accueillir nos invités. »

Marie-Perséphone le rejoignit et saisit une dread au vol avec sa bouche.

« C’est bien, fifille ! la félicita Dust. Papa est fier de toi. »

Au détour d’un couloir, il reconnut l’imperceptible vibration dans l’air produite par l’écho de voix humaines : même si ses implants se trouvaient privés d’échanges avec la Base, ses nanomachines n’en demeuraient pas moins actives. Par conséquent, son ouïe, sa vue, son odorat, sa perception de l’espace, ses réflexes et sa gestion de la douleur (entre autres et nombreuses choses) se plaçaient donc bien au-delà de ses aptitudes innées.

Il s’accroupit et programma ses nanomachines afin d’amplifier son ouïe, tant et si bien qu’il en vint à entendre jusqu’au moindre déplacement d’air provoqué par les mouvements de Marie-Perséphone. Il ordonna à ses tympans de filtrer tous les sons parasites (la respiration rauque du zombie, le battement de son propre coeur, le son de la ventilation, etc.) et se concentra.

Puis il rééquilibra ses sens et s’élança.

« Qu’est-ce qu’ils foutent à la salle principale, ces bouffons ? lança-t-il à Vidocq. Bousiller mes installations leur a pas suffi ?

— Ils doivent vous rechercher, maître. Alors, prudence : vous ne connaissez pas encore leurs intentions.

— C’est vrai, admit Dust. Mais je suis jamais sûr de connaître les miennes non plus. »