Alors que l’I.A. s’interrogeait, Dust revint sur ses pas. Marie-Perséphone le suivit, non sans quelques vaines tentatives de boulotter les apparitions éthérées. Celles-ci continuaient d’émerger çà et là ; étrangement, elles se faisaient désormais plus nettes, et leurs paroles moins hachées. Dust surprit même deux d’entre elles en train de se bécoter dans le fauteuil en cuir de la salle de contrôle.

« Mec, c’est moi ou ces trucs se font de plus en plus nets ?

— T’as remarqué aussi ? Des rémanences qui prennent corps, ça veut p’têt signifier un PT5. Voui.

— C’est-à-dire ? »

Surpris en pleine action par un officier de passage, les deux tourtereaux s’enfuirent par la porte. Dust sentit distinctement l’épaule de l’homme effleurer la sienne, sans que l’apparition semble s’en rendre compte.

« C’est-à-dire que le paradoxe est assez important pour causer une déviation temporelle. Le Temps est du genre à filer droit, oui ? Il chercher sans cesse à se rééquilibrer lui-même quand on le taquine. Et si on le chatouille trop, il peut même décider d’effacer la continuité temporelle et la remplacer par une autre.

— Quelqu’un aurait déjà voyagé dans le passé pour changer l’Histoire ? Mais alors, pourquoi les répercussions ne sont pas instantanées ?

— Parce que plus la déviation est importante, plus le Temps va galérer à répercuter ses conséquences à travers l’Histoire. Un peu comme une ride à la surface de l’eau, tu vois ? Faut que ça se propage. C’est pour ça que de simples rémanences peuvent prendre corps avec le temps, et que des personnes vivantes peuvent suivre le chemin inverse.

— Ha. C’est grave, donc ?

— Non. Sauf si c’est grave, de se faire éjecter de la continuité temporelle. »

Il s’approcha du panneau de contrôle et martyrisa le clavier de ses doigts métalliques.

« Y a pas à chier, mon vieux. Quelqu’un a merdé avec le Temps, et celui-ci est clairement en train de faire le ménage. La disparition de Hooper en est la preuve : si tu veux mon avis, sa présence à bord du Señor Papa Robot s’est fait effacer de l’Histoire.

— Et nous, alors ? On est ici pour Hooper, après tout : si il a disparu du Temps, qu’est-ce qu’on fout encore ici ?

— Je te l’ai dit : le Temps galère à répercuter tous les changements en même temps, surtout s’ils sont importants. On est épargnés pour le moment, mais si ça continue, on pourrait disparaître à notre tour, perdre la mémoire, se faire désintégrer par le Temps et se reconstituer en slip sur le toit d’un club sado-maso. C’est qu’un exemple.

— Dégueu.

— Ouais. Alors si on veut pas que ça arrive, vaut mieux identifier la déviation fissa. »

Dust accéda finalement aux archives du Señor Papa Robot et parvint à retracer l’activité de la station au cours des vingt-quatre dernières heures. Mais l’historique ne laissait filtrer aucune trace de Hooper.

« Mec, quelque chose m’échappe. Il n’y a pas un principe suivant lequel à chaque fois que tu remontes les temps, tu crées une nouvelle ligne temporelle et un nouvel Univers ?

— Ça, c’est des conneries pour enfants, grinça Dust. Une théorie à la noix pour résoudre le problème des paradoxes temporels. Comme si ça pouvait exister – ha, t’imagines, plusieurs Univers parallèles ? Non, mon vieux. Y a qu’une seule ligne temporelle, un seul Univers. D’où le nom, d’ailleurs. »

Les cliquetis du clavier s’interrompirent. Dust leva une main mécanique devant ses yeux et la contempla, l’air perplexe.

« Euh, dit l’I.A. Me dit pas que t’es en train de t’effacer de la réalité comme dans les vieux films de science-fiction.

— Non. J’étais juste en train de me rappeler à quel point c’est pas agréable, de se masturber avec une main robot.

— Mec. On est potentiellement en train de se faire gommer du Temps, et tu penses encore à te branler ?

— Toujours. Dis-moi, si je remettais une de ces vieilles smart sex dolls en état et que je t’incarnais dedans, tu accepterais de me masturber ?

— Même pas en rêve.

— Ça coûtait rien de demander. »

Dust se sentit soudain repoussé à terre, où il s’écroula de tout son poids. Il leva un regard agacé vers le fantôme plus si fantomatique que ça qui venait de le bousculer pour s’installer à sa place, une tasse de café à la main.

« Je veux pas faire ma lopette, mais on est mal, grommela-t-il en se relevant. Je ne reconnais même pas ce type : on dirait qu’une nouvelle Histoire est en train de se mettre en place, dans laquelle l’équipage du Señor Papa Robot est toujours actif.

— C’est la merde, mec, admit l’I.A. Qu’est-ce qu’on fait ? »

Dust se releva avec peine et tituba dans le couloir. Là, Marie-Perséphone luttait contre un groupe de rémanences complètement insensible à ses assauts. Mordre un humain en plein visage sans lui décrocher ne serait-ce qu’un hurlement : le cauchemar de tout zombie.

« On n’a pas le choix, dit Dust. Va falloir remonter le temps à notre tour jusqu’à la source du paradoxe temporel et corriger la déviation.

— C’est tout ?

— C’est tout. J’ai déjà voyagé dans le passé, je te rappelle. C’est pas si dur.

— Je me rappelle surtout que tu t’es retrouvé seul dans un coin vide du système solaire parce que ta machine avait mal calculé la rotation de la Terre.

— La galère, pour rentrer à la maison ! se remémora Dust. Mais cette fois, pas de cafouillage. J’suis sûr que ça va marcher.

— Sûr de sûr ? On n’a jamais fait de nouveau test, de mémoire. À croire que t’avais trop les pétoches que ça se reproduise. »

Dust se dirigeait vers le coeur du Señor Papa Robot, esquivant les rémanences et tenant Marie-Perséphone par la main. C’est au bout de quelques instants que l’I.A. reprit :

« Déjà, pour commencer : comment on remonte le temps ?

– Le Señor Papa Robot est équipé d’un module de téléportation directement relié à notre Base. Suffit de demander aux drones de s’en servir pour nous expédier le matos de voyage temporel. »

L’I.A. conserva un silence froid, puis reprit :

« J’aime vraiment pas ça, mec. Voyager dans le passé, c’est aller dans le sens contraire de toute chose. C’est bafouer la causalité. C’est comme si tu te torchais avec les règles naturelles.

— C’est tout comme. Mais bon, je suis moi-même un clone issu d’expériences d’eugénisme social pas très propres. Je fabrique des êtres artificiels à tour de bras et je modifie mon corps à tel point que j’ai plus grand-chose d’humain. Comment tu veux plus te torcher avec les règles naturelles que ça ?

— N’empêche que ça me plaît pas…

— Je mentirais si je te disais que j’étais d’accord, admit Dust. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ?

— De toute façon, on ne sait pas de quand date la déviation. Comment tu saurais jusqu’où remonter dans le passé ? »

Dust enfonça à moitié la porte d’une salle de classe et se rua vers l’écran numérique. Il arracha le stylet de son présentoir et gribouilla une interminable formule.

« J’ai pas mal étudié les différentes manifestations de PT, pendant mes études sur le voyage temporel. En observant la vitesse d’évolution des rémanences, je pense pouvoir calculer le moment de l’altération – à une vache près, hein.

— Tu peux faire ça ?

— Je peux faire ça.

— Fais ça, alors.

— Fastoche. J’ai juste besoin que tu trouves les archives des caméras de surveillances que tu me donnes l’heure exacte de l’apparition des rémanences. Et quand tu les as, tu me les diffuses sur un écran au ralenti.

— Et Marvin ? Il n’est pas une rémanence, lui aussi ?

— Il en a pas l’air. Mais on dirait pas qu’il vient de notre époque non plus – Hooper m’aurait prévenu, qu’un clochard chauve squattait notre salle de contrôle. Il vient peut-être d’une Histoire intermédiaire, entre la nôtre et celle qui se met en place. Ça peut arriver, que le Temps passe par des transitions avant de se figer.

— Oh, le bordel.

— Je te le fais pas dire. Magne-toi de m’envoyer ces vidéos, qu’on en finisse. »

L’opération fut réalisée en un quart de seconde. Sur l’écran de présentation face au tableau, une mosaïque d’images fixes apparurent. Sous chacune figuraient l’heure et la date d’enregistrement.

« Comme ça, ça va ?

— Ça va, approuva Dust. Plus qu’à prendre note des moments auxquels leur état évolue, et on est bons. »

Il détailla les images en mâchonnant le bout de son stylet. Puis, quand il estima avoir recueilli assez de données, il se lança dans ses calculs.