Le regard de Dust se perdit dans la contemplation des anneaux de la station. Les gargouillis de Marvin finirent par laisser place à un silence comme un voile de plomb. L’immobilité de l’espace, des astres et du couloir était telle que le temps aurait tout aussi bien pu s’être arrêté, figé dans le froid et dans le vide. Dust contint sa respiration, sans vraiment savoir pourquoi.

Un écho de pas parvint à ses oreilles. Son strabisme divergea jusqu’à l’autre bout du couloir. Là, parmi les machines et matériels abandonnés, des ombres – il n’aurait su les qualifier autrement – déambulaient d’un pas tranquille et amène.

« Holy piggy… » souffla-t-il.

Dust brandit son laser, les yeux ronds et le coeur battant. Rêvait-il ? Était-ce une hallucination ? Avait-il définitivement perdu les pédales, comme Vidocq se plaisait sans cesse à le sous-entendre ?

Heureusement, il avait un moyen rapide de le vérifier :

« Vieux, tu vois ce que je vois ?

— Je vois, mec. »

Suspicieux, il s’avança vers les apparitions d’un pas prudent, son canon pointé devant lui. Ces ombres présentaient une gestuelle identique à celles des humains : si elles n’avaient pas été constituées de brume charbonneuse et si leurs voix n’avaient pas semblé provenir des tréfonds d’une tombe, Dust les aurait pris pour des personnes. À leur approche, il tendit l’oreille pour écouter leurs conversations :

« … problème à la salle des machines.

Comme d’hab. Ça sert à rien, une salle des machines, à part tomber en panne tout le temps.

Comment ça, ça sert à rien ?

Ben le calcul est simple, non ? Ce truc ne fonctionne pas parce que les machines tombent en panne à peu près trouze fois par jours. Donc logiquement, si on supprime les machines, on supprime les problèmes.

Je ne pense pas que ce soit aussi simple…

Ça l’est. Plus de machines, plus de pannes ! C’est du bon sens.

T’es pas sérieux ?

Super sérieux. Pourquoi ?

— Ho ! » leur lança Dust.

Les ombres vibrèrent comme l’image d’un écran cathodique mal réglé. L’instant d’après, elles avaient disparu. Dust demeura le nez en l’air et l’oreille alerte, ne sachant s’il espérait ou s’il redoutait de les entendre à nouveau.

« Mec, qu’est-ce que c’était que ça ? »

La luminosité déjà faible s’estompa tout à coup. Il darda le regard vers la principale source de lumière : l’extérieur du vaisseau. Par-delà la baie vitrée, un nuage, sorte de nuée épaisse et scintillante, fonçait droit vers eux.

« Qu’est-ce que c’est que ça, mec ? »

L’ombre du nuage faiblit et disparut à son tour, avec le son d’un poste de radio sur la mauvaise fréquence. Dust colla son nez à la vitre et scruta les environs avec avidité.

« C’était… » commença-t-il, mais il se raidit alors et fila en direction du réfectoire.

Ses jambes lourdes le portèrent difficilement jusque là-bas, et une Marie-Perséphone au visage barbouillé de sang n’eut aucun mal à le rattraper. Mais une fois passées les doubles portes munies de hublots, ce fut comme s’ils entraient dans un nouvel univers.

Les manifestations étaient partout, comme si une activité fantomatique, tout en ombres et en échos, s’était emparée du Señor Papa Robot. L’équipage allant et venant. Les rumeurs des discussions. Les bruits de botte sur les plaques de métal. Les odeurs de nourriture. Les voix dans les haut-parleurs. Les enfants courant entre les tables. Les rires. Les disputes. En deux mots : la vie humaine, mais lointaine et éthérée, comme à travers d’un brouillard si épais qu’il en étouffait les sons.

Le fantôme d’une femme marcha droit vers Dust ; maladroit avec ses membres en métal, il ne parvint pas à l’éviter. Elle lui passa à travers sans même le remarquer et s’évanouit à quelques pas.

« Mec, intervint l’I.A. avec toute la nervosité dont un robot est capable, la réalité part en couille. »

Un sourire songeur naquit sur les lèvres de Dust. Il abaissa son canon et déambula. Il observait les apparitions avec l’air d’un jeune gamin devant un lion – soit un mélange de profonde curiosité et de pétoche totale.

« Tu crois pas si bien dire… murmura-t-il.

— Quoi ? Tu sais ce que c’est que ces fantômes ?

— Ouais. C’est des rémanences.

— Des quoi ? » fit l’I.A., comme l’aurait probablement dit n’importe quel interlocuteur perplexe.

Non loin, Marie-Perséphone s’élança droit sur un groupe d’ombres et percuta une série de tables de plein fouet. L’instant d’après, elle se redressait avec vigueur et réitérait l’opération. Sa motivation et sa persévérance émurent Dust jusqu’aux larmes.

« Bon, alors, mec. Tu vas arrêter de ménager artificiellement le suspense comme un gros bâtard ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fantômes ?

— Des rémanences, répéta Dust. Les manifestations classiques d’un PT4, quoi.

— D’un quoi ? insista l’I.A.

Paradoxe temporel de niveau 4. Des échos d’une réalité alternative, si tu préfères.

— Bordel de merde, mec. »

Dust manqua de trébucher sur une chaise renversée par un garnement fantôme, avant de comprendre qu’elle n’avait pas plus de consistances que les rémanences. Il se pencha et passa sa main robotique à travers. L’image de la chaise frétilla et disparut tout à coup.

« Tu vois, mon vieux, le temps est un flux à sens unique. Il avance, il est inexorable et on ne peut rien y faire. En tout cas, c’est comme ça qu’on le perçoit avec nos sens et nos conceptions limitées. Et on a longtemps cru que se déplacer sur ce flux autrement que vers l’avant était impossible. Mais quelques années avant la Fin du Monde, le département scientifique de l’Armée a théorisé une technologie capable de déplacer un corps dans l’espace, mais aussi dans le temps.

— La fameuse machine à voyager dans le temps.

— C’est ça. Bon, c’était pas super fiable et c’était plein de contraintes. Mais j’ai repris leurs travaux à mon arrivée sur Terre, et c’est à partir de là que j’ai fabriqué ma propre machine.

— Ouais. À chaque fois que j’en entends parler, c’est quand Vidocq pète un boulon parce que t’as fait mumuse avec la causalité. »

Dust se redressa. La plupart des rémanences avaient disparu de sa vue, quand bien même leurs voix parvenaient jusqu’à lui, comme depuis l’autre bout d’un tunnel.

« Hé hé. Il a pas tort sur ce point, le Vidocq. Parce que tout voyage dans le passé – et je dis bien tout voyage dans le passé – cause forcément son lot d’altérations du présent. C’est obligé : même si tu ne parles à personne, que personne ne te voit, que tu ne touches à rien… Ta seule présence impacte l’espace d’une infime manière, la constitution de l’environnement, les atomes autour de toi. Et ces minuscules altérations, ça n’a l’air de rien ; mais reporté à l’échelle du temps, ça cause toujours son lot de déviations temporelles, puisque tu perturbes un environnement dont la constitution exacte est la seule cause du présent. Tu m’suis ?

— J’te suis. Mais je vois pas où tu veux en venir. »

Dust se gratta la tête et noua la corde de son peignoir autour de sa taille. C’est que ça caillait, dans le coin.

« C’est vrai que je m’éloigne un peu – je pourrais parler de ça des heures, voui ? Ce que je veux dire, c’est que tout voyage dans le passé cause une déviation par rapport au présent. Une déviation, c’est quand tu as trop altéré le passé pour qu’il puisse aboutir à l’exact présent que tu connais. Et un paradoxe temporel, c’est quand tu y es vraiment allé comme un bourrin et que la déviation a annulé la cause de ton voyage dans le temps.

— Ah ouais. Le classique « mon père se fait tuer, je remonte le temps et je le sauve, mais puisqu’il est en vie je ne remonterai jamais le temps et je ne le sauverai pas, donc il se fait buter. Donc je remonte le temps. Sauf que oui, mais non. ».

— Exactement, mon vieux. En gros, on se retrouve avec une conséquence (le voyage dans le passé) qui n’a plus de cause. Boum. Paradoxe temporel. Rupture de causalité. Et ça, c’est pas top. C’est pour ça que Vidocq aime pas trop que je fasse mumuse avec ça.

— Je suis d’accord avec lui. Voyager dans le temps devrait être interdit. C’est contre nature. »

Dust se racla la gorge avec soin mais ne répondit rien.

« Et alors ? Quel rapport avec nos fantômes ?

— Le rapport, c’est qu’il existe plusieurs niveaux de gravité de paradoxes temporels, en fonction de l’amplitude des déviations : se balader sans se faire voir, ça aura pas les mêmes conséquences qu’empêcher la naissance de quelqu’un. Tu m’suis, vieux ?

— J’te suis plus, mec.

— Alors, par exemple… un PT1 – Paradoxe Temporel de niveau 1 – n’est visible qu’au niveau subatomique, avec zéro conséquence visible pour la perception humaine. Au niveau 8, on parle déjà de destruction de l’Univers. Quelque part entre les deux, tu as le niveau 4. »

Il pointa un doigt mécanique sur un groupe de jeunes fantômes hilares, occupés à bombarder la purée de leurs assiettes sur une ombre solitaire.

« Un PT4, ça se manifeste par des rémanences. Je sais pas trop comment expliquer exactement ces bidules : vois-les comme le reflet d’une époque qui a pu exister. Un peu comme une empreinte dans le sable, sauf que la cause de l’empreinte n’est pas définie de façon certaine, ce qui fait que le sable a du mal à l’imprimer.

— Pas du tout comme une empreinte dans le sable, donc. Hé, mec, ces fantômes… T’es sûr qu’ils risquent pas de vouloir rentrer dans ta tête pour posséder ton corps et te forcer à faire des choses horribles ?

— T’inquiète », répondit Dust sans forcément chercher à la rassurer.

En réalité, l’I.A. n’était guère tranquille quand bien même l’absence d’enveloppe charnelle la préservait de bien des malheurs. Mais la capacité qu’avec Dust à déambuler entre les fantômes avec l’insouciance d’un bambin l’impressionnait. Il devait être un des rares gars au monde à pouvoir côtoyer des projections fantomatiques issues d’une continuité temporelle alternative sans sourciller.