Les deux brutes affairées à maintenir le maître au sol lâchèrent prise et s’interposèrent face à Personne. Celui-ci les percuta et les envoya valser comme si de rien n’était. Leur gourou retira son arme du corps du maître et tâcha d’attaquer son serviteur ; toutefois la pointe de la barre ne put que s’émousser sur le corps robuste de l’androïde. Sans se laisser démonter, elle lui asséna une série de revers sur le crâne, mais sa cible n’eut guère plus mal que si on l’avait tapé à coups de coton-tige.

« Maître… murmura Personne, la voix fébrile. Vous ne pouvez pas mourir, déjà ! J’ai tellement à apprendre. Comment vais-je faire sans vous ?

Leçon n°16 : je souffre. Arrrrh. C’est la fin.

Maître, retentit alors la voix de Vidocq, devons-nous vous rappeler que même si votre constitution simule la douleur, ce type de blessure n’a rien de fatal pour vous ?

Leçon n°17 : faut parfois savoir se la jouer dramatique.

— Mais alors, vous n’allez pas mourir ?» s’enquit Personne, qui vu de l’extérieur semblait parler tout seul.

«Leçon n°18 : tout ce qui vit meurt un jour. En attendant, arrête de chialer et aide-moi à me relever. »

Alors qu’il s’exécutait, plusieurs assaillants fondirent sur Personne pour le renverser. Ils parvinrent à peine à le déséquilibrer et s’effondrèrent, assommés en un tas d’individus odorants. Un cercle se forma peu à peu autour d’eux, alors que les villageois prenaient leurs distances. L’apparente invincibilité de Personne et la capacité de son maître à survivre à un empalement avaient de quoi faire douter l’adversaire le plus féroce.

Ou peut-être était-ce pour laisser le passage à la déflagration jaillie dans les airs. Le maître réagit au quart de tour et bondit sur Personne. Surpris par la force cachée de son créateur, celui-ci se laissa emporter dans la chute.

« Leçon n°19 : À TERRE. »

Les capteurs sensoriels de Personne ne lui permettaient pas de ressentir la chaleur, tout juste de mesurer qu’une jetée de matière en fusion passa au-dessus de leurs têtes, décrivit un arc de cercle et poursuivit son bout de chemin droit vers un groupe d’hommes en retrait. Ils n’eurent pas le temps d’exprimer leur opinion au sujet d’une mort brève et atroce que leurs corps partaient déjà en bouillie.

Le maître releva la tête. Un pissenlit écrasé trônait au sommet de son casque.

« Vidocq, qu’est-ce que c’était que ça ?

Une boule de feu géante, maître.

Bordel.

En effet, maître. »

Il s’appuya de tout son poids sur Personne pour se redresser et comprit : les villageois ne s’étaient pas distancés pour se tenir loin de lui et de l’androïde, mais bien pour laisser place à la gourou. Celle-ci avait ôté son voile, révélant une peau de chairs à vif et fondues. Même le haut de son visage n’était plus qu’un affaissement pareil à une coulée de plomb rose et écarlate. Ses mains tendues jaillissaient de ses draperies comme des branches d’arbre racornies ; au creux de ses paumes palpitaient des sphères incandescentes dont la seule chaleur suffisait à faire détourner le regard.

« Vidocq, dit le maître d’une voix alerte. Tu vois ce que je vois ?

Vos capteurs ne mentent pas, maître. Ils détectent une intense source de radiations magisthéniques.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’enquit Personne, toujours peu à l’aise avec leur mode de communication.

Qu’il y a une magisthène dans le coin. Cette meuf s’en sert pour distordre le réel et faire de la pyrotechnie. »

A nouveau, la gourou comprit que la question s’adressait à elle puisqu’elle reprit :

« Ça veut dire que votre salut est à portée. » Alors qu’elle parlait, les sphères au creux de ses mains vomissaient des flots de lave sur le sol. Un mélange d’odeur de terre et de chair brûlées s’accrochait à l’air. « Je me dois de vous aider. Dans ce monde si hideux, la délivrance est le plus beau des cadeaux. S’il vous plaît, acceptez cette offrande.

— Non, merci », répondit le maître.

Il ponctua son intervention d’un puissant uppercut en pleine mâchoire. Le crâne de la femme partit si fort que sa nuque se brisa sur le coup. Le maître se recula, victorieux et fier de lui. Personne n’adopta pas son assurance : en effet, le corps de la gourou demeurait debout, les mains tendues et la tête en arrière.

« Je ne suis pas un expert en anatomie humaine, mais une nuque brisée n’est-elle pas cause d’un décès immédiat ?

Voui.

— Et vous venez presque d’arracher la tête de cette personne, c’est bien ça ?

Voui.

— Et elle n’est pas morte ?

Vnon.

— Comment est-ce possible ?

La magisthène, mon gars. Je te l’ai expliqué au moins dix fois !

— Vous ne m’avez pas vraiment dit ce que c’était, maître.

J’avoue. Je t’ai pas du tout dit ce que c’était, en fait. »

Autour d’eux, l’attroupement avait disparu. Les rangs des villageois s’étaient disséminés et les quelques observateurs restants s’étaient abrités aux coins des baraquements.

La gourou s’avança d’un pas. Sa nuque se tordit et sa tête se redressa d’un geste souple. En un instant, ce fut comme si le coup du maître n’avait eu aucun effet sur elle.

« Je vous pardonne, dit-elle d’une voix rauque. Vous ne savez pas ce que vous faites. »

Le maître brandit alors deux uzis. Les armes semblaient s’être matérialisées dans ses mains.

« Mon gars, il est temps de passer aux leçons suivantes. T’es prêt ?

— Je suis né prêt. »

Sous son masque, Personne sentit que son créateur lui adressait un regard en coin.

« Je t’ai déjà dit que je t’aimais ? »