Se relever fut dur. Marcher jusqu’aux décombres de la capsule fut pire. Le moindre pas était une torture à part entière.

Dust avait, certes, une intime connaissance de la souffrance. Il avait donné un petit nom affectueux à la plupart de ses nerfs. Ils étaient comme de vieux amis, pour lui. Se faire amputer un bras à la scie à métaux, se faire arracher les deux jambes par un technogolem aux allégeances douteuses, se faire câbler le cerveau, se faire ôter les yeux sans anesthésie pour subir un greffe d’implants cybernétiques… Oh, oui, tout cela faisait mal.

Mais la contrepartie en valait la chandelle et donnait un sens à cette douleur. Dans sa tête, il représentait la souffrance comme une longue piste de course, au bout de laquelle se trouvait la ligne d’arrivée judicieusement située près d’un trophée en or, d’une bouteille de champagne et de jolies filles.

À l’inverse, Dust supportait moins bien la douleur gratuite. Se cogner contre un meuble. Attraper un gros aphte. Se tirer par mégarde une balle dans la cuisse. Encaisser une tige de métal longue de trente centimètres à travers la poitrine.

Il titubait ainsi, bon gré mais surtout mal gré, vers les restes de la capsule, une main plaquée contre son thorax. Il essayait d’imaginer quelles saloperies il avait bien pu faire dans une autre vie (ou même dans celle-là) pour mériter ça.

Et surtout, il se demandait : où était Hooper ? Pourquoi le protocole d’atterrissage d’urgence ne s’était pas déclenché ? Pourquoi le train d’atterrissage était plus vide qu’un coffre fort de pauvre, alors qu’il aurait dû être envahi de drones prêts à le réceptionner en fanfare ?

Plus que quelques pas avant d’atteindre la capsule.

« Tombe pas inconscient, se dit-il. C’est vraiment pas le moment. Reste debout. Comme ça. Marche. Comme un grand garçon. Voui ? Voui. »

Son pied buta contre un débris et il s’effondra de tout son long sur la piste. La douleur traversa sa poitrine comme un train de feu et l’épaule de son bras l’élança comme si un brontosaure avait marché dessus. Dire qu’une heure auparavant, il était en train de se prélasser dans un pouf en mangeant des cookies. La vie n’était pas juste.

« On s’en branle, grogna-t-il. Pousse le sol. Debout. Voui ? Voui. Sur tes genoux. Puis sur tes pieds. Un pas après l’autre. Voilà… Ah ! Bordel, ça fait mal. »

Il serra les dents et tenta de se rassurer : tant qu’il avait mal, c’est qu’il était en vie. Il ignorait s’il s’agissait véritablement d’une bonne nouvelle, mais dans les pires situations, on se console comme on peut.

Parvenu près de la capsule, Dust tomba à genoux et glissa sa tête à l’intérieur. La quasi-totalité de son équipement s’était soit brisée au cours du crash, soit dispersée le long du train d’atterrissage. Et dans l’état où il était, il n’était pas d’humeur à jouer à la chasse au trésor. Un détail le troubla toutefois : parmi les décombres, aucune trace de Marie-Perséphone.

« J’espère que tu t’en es sortie, fifille, murmura Dust entre ses lèvres. Mec, t’es là ?

— Oui, lui répondit l’I.A.

— J’ai besoin que tu me guides vers le régénérateur le plus proche. C’est dans tes cordes ?

— Oui.

— Tu as toujours les plans de la station ?

— Oui.

— OK. On y va, alors ?

— Oui.

— …

— …

— On peut y aller maintenant, par contre ? Je suis en train de crever.

— Oui. »

Suivant les indications de son compagnon désincarné, Dust traversa le terminal d’un pas irrégulier. Le plus dur n’était pas de supporter la douleur, mais bien de rester conscient. Son corps lui hurlait qu’une bonne sieste lui ferait sans doute le plus grand bien, mais il se colla des baffes et tâcha de ne pas s’effondrer.

Au-dessus de sa tête, l’immense baie laissait voir le ciel d’étoiles ainsi que, non loin, la surface de la lune, pareille à une grande crêpe spatiale. Elle courait jusqu’à la surface pâle et métallique de la station proprement dite. Haute et austère, celle-ci surplombait les docks avec un espèce de snobisme propre aux bâtiments, aux tours, aux murailles, et plus généralement aux grands trucs que l’humanité se plait à bricoler, sans toujours vraiment savoir pourquoi. Face à cette façade, les rares vaisseaux alignés sur les quais avaient un air d’abandon.

Dust parvint à l’entrée de la station sans encombre et, toujours selon les directives de l’I.A., franchit un sas de décontamination qui n’avait visiblement plus rien décontaminé depuis longtemps. D’une main tremblante, il tapa un digicode sur le panneau de contrôle et déverrouilla une porte de maintenance. Après une série de couloirs assombris, il s’immobilisa et attendit qu’un vieux néon lutte quelques instants pour cracher une lumière jaunâtre. Il éclairait une pièce délabrée, au fond de laquelle s’étirait un épais tuyau de verre relié à toutes sortes de câbles entortillés.

« C’est… c’est ici ?

— Oui. »

Dust eut une moue déçue ; il aurait pensé l’équipement du Señor Papa Robot plus moderne. Mais il n’avait pas le temps de faire la fine bouche et se déshabilla aussi vite qu’il le put ; une tâche complexe, compte tenu de la gravité de sa blessure.

Une fois débarrassé de ses habits ensanglantés, il se glissa non sans mal à l’intérieur du tube. L’intérieur était froid, sale et malodorant ; c’était comme s’allonger dans une canalisation bouchée.

« Je suis prêt. Lance la procédure.

— Le système m’indique que ce régénérateur est obsolète. Il n’accepte que les corps organiques ; avec la tonne de mécas et de nanomachines que tu trimballes, il y a un risque de rejet.

— Ah. C’est grave ?

— Seulement si tu as peur de finir démembré.

— C’est pas grave. Je remplacerai mes membres. Lance le bidule.

— OK. »

La machinerie se mit en branle et le tuyau s’emplit soudain d’un liquide pareil à du lait caillé. Il se mêla au sang de Dust, qui trempa bientôt dans une mare rose et épaisse.

« Ah, reprit l’I.A., et un rejet pourrait te griller le cerveau et te réduire en légume.

— Wait, what ? » aurait voulu répondre Dust. Mais le liquide l’engloutit et il s’évanouit.