La conscience lui vint comme une torche qu’on allume. La lumière s’invita dans la caverne de son esprit et éclaira, un par un, les objets environnants. Le sol tout d’abord, là où s’étendait la définition de son être. Les murs ensuite, barrières imperméables séparant son moi et le monde extérieur. Le plafond enfin, où gravitait un réseau de pensées et de sensations.

Les pensées…

C’était la première fois qu’il les découvrait. Elles ressemblaient à une nuée de lucioles agitées : tantôt elles changeaient de direction, tantôt de couleur, tantôt de forme. Curieux, il se surprit à attraper la première à sa portée. La première pensée de sa toute récente existence. Il la soupesa quelques instants et se hasarda à l’observer de plus près. Une sphère aussi fragile qu’une bulle de savon, mais contenant d’un univers de possibilités. Une pensée.

L’être manipula cette pensée, l’examina sous toutes ses coutures, apprécia sa forme et sa finesse. Puis il se risqua à l’ouvrir.

La pensée disait ceci :

« Où suis-je ? »

C’était une bonne question. L’être n’en avait pas la moindre idée. Il n’était même pas sûr de savoir qui il était d’ailleurs. Avait-il seulement un nom ? Pas qu’il s’en souvienne. Il passa en revue les prénoms qu’il connaissait, sans en trouver à sa convenance. Seul dans sa caverne, il tâcha alors de résumer ce qu’il était, de mobiliser ses souvenirs à la recherche de son identité ; mais à nouveau, sa réflexion n’aboutit à rien. Il n’était personne. Personne. Ainsi, tel serait son nom à partir de maintenant.

Fier de s’être enfin trouvé un nom, Personne allait s’interroger sur le genre de personne qu’il voudrait être. Allait-il être paresseux ou travailleur ? Jovial ou mélancolique ? Silencieux ou bavard ? Tant de traits de caractère parmi lesquels choisir ; et y réfléchir n’amenait que plus de questions.

Une voix envahit alors la caverne.

« Bienvenue dans ce monde. Vous pouvez ouvrir les yeux. »

Personne se figea. Il n’aurait pas pensé qu’une voix puisse s’inviter dans sa caverne ; une voix monocorde et synthétique, d’où émanait une certaine lassitude. Mais une voix tout de même.

Vous pouvez ouvrir les yeux, avait dit la voix. Fallait-il la croire ? Personne redoutait que qu’on lui veuille du mal, qu’on tente de le leurrer dans quelque entourloupe. Mais d’un autre côté, il était bien trop curieux d’en savoir plus sur le propriétaire de cette voix : une autre personne à rencontrer. Il voulait absolument la voir. Il devait la voir !

Personne ouvrit les yeux…

La caverne disparut alors que ses capteurs rétiniens enregistraient une image, la convertissaient en signaux électriques et la retransmettaient à son cerveau. Pendant quelques instants, il ne vit rien d’autre qu’un brouillard de couleurs. Puis les couleurs se regroupèrent afin de former des silhouettes. Jusqu’à ce que les contours de ces silhouettes se fassent plus nets, et qu’une multitude de détails ne vienne les peupler.

Personne cligna des yeux. Clic-clac, firent ses paupières. Sa vue lui offrait l’image d’un androïde tout de métal, aux membres longs, fins et sombres. Il ne possédait pas de ventre : sur son bassin s’élevait une colonne vertébrale noire où reposait un solide buste d’acier. Sur sa poitrine brillaient quelques indicateurs ; Personne chercha à les déchiffrer, mais les écritures étaient inversées et son cerveau ne considéra pas l’effort à la tâche comme digne d’être fourni. Son attention remonta plutôt de long du buste, où la colonne s’étirait encore. À son sommet reposait une tête de robot.

C’est moi, comprit Personne. La surprise lui fit ouvrir des yeux ronds : ses paupières s’écarquillèrent et ses arcades soucillères remontèrent haut sur son front. Fascinant, se dit-il. Il plissa les yeux, les rouvrit, fronça le nez, sourit, fit la moue, ouvrit grand la bouche ; son visage, tout robotique qu’il était, comportait tant de pièces articulées qu’il reproduisait à la perfection les expressions humaines.

Les expressions humaines, songea Personne. Il comprit soudain quelque chose : lui-même n’appartenait pas à l’humanité. Était-ce grave ? Ou même important ? Personne n’aurait su le dire.

Personne ordonna à ses membres de s’activer. Lentement, avec la précaution de celui qui cherche l’équilibre, il quitta le caisson dans lequel il s’était réveillé et s’avança en direction du miroir. Les doigts de sa main robotique en effleurèrent la surface. Son reflet lui renvoya son regard. Par-dessus son épaule, il surprit alors une paire d’yeux rivée sur lui.

Personne se détourna vers la première créature qu’il rencontrait. Et quand bien même elle était un robot tout comme lui, elle ne lui ressemblait que peu. Alors que Personne possédait un corps androïde, la créature avait l’allure d’un chien – plus précisément d’un cocker. Les matériaux employés pour la construire différaient également, et là où le squelette de Personne était fin et élancé, le caninoïde était quant à lui trapu et tassé sur lui-même.

L’animal mécanique s’assit face à lui. Ses traits dépeignaient une expression lasse, et sa voix sonnait à peine moins déprimée lorsqu’il prit la parole :

« Bonjour à vous. Je suis Vidocq.

— Vous êtes un ami ? » s’enquit Personne. Le son de sa propre voix résonnait étrangement à ses capteurs sonores, mais il n’était pas désagréable.

« Il est un peu tôt pour, répondit Vidocq. Mais je ne suis pas un ennemi, si ça peut vous rassurer.

— Vous n’êtes ni mon ami, ni mon ennemi ?

— Exact.

— Curieux. Pourquoi êtes-vous un chien ? Pourquoi n’avons-nous pas le même corps ?

— Parce que nos usages sont différents. Je sais que vous avez nombre de questions à l’esprit ; toutes trouveront une réponse en temps voulu. Pour le moment, je vous demande simplement de me faire confiance et de me suivre. »

Sur ces mots, Vidocq invita Personne à le suivre d’un geste du museau.

« Vous suivre où ? » demanda Personne.

Vidocq se fendit d’un soupir. Il ne semblait pas être du genre à supporter plus de deux questions à la suite. Mais il répondit tout de même :

« Vers notre créateur. Le maître. »