Peu ont survécu à la Fin du Monde. C’est comme qui dirait le principe, d’ailleurs. La Fin du Monde. L’aboutissement de la réalité telle que l’humanité l’a bâtie. L’abolition des lois, des institutions, des groupes, des États, de la raison, de la connaissance, et de plus ou moins tout ce qu’on a mis debout tant bien que mal.

Plus ou moins.

Quelque part, sous les cendres de l’ancien monde, des survivants plus tenaces que la moyenne ont réussi à se frayer un chemin caché entre une pandémie zombie et un cataclysme climatique. Des durs à cuir, des vrais. Ouais. Il en faut.

Qu’ils vivent en loups solitaires, en bande de truands ou en colonies organisées, tous vaquaient ce jour-là à leurs occupations. On construisait des barricades piégées contre les attaques de monstres. On s’entraînait à repousser les raids de pillards. On trucidait quelques touristes de passage pour leur voler leurs vêtements et refaire le stock de viande. On explorait de vieux bâtiments à la recherche de trésors enfouis. On jouait sa vie dans un des nombreux comptoirs commerciaux fortifiés. On se faisait boulotter l’oignon par une goule plus vive qu’elle n’en avait l’air. La routine, en bref.

Mais ce jour-là était différent. Peut-être était-ce l’air imbibé d’un parfum de désespoir, ou bien peut-être les groupes de drones déployés d’un bout à l’autre du continent. Ces curieux voyageurs, que l’on n’avait jamais vus jusqu’alors, allaient toujours par cinq : trois portant un long cylindre de métal, un autre équipé d’un projecteur et le dernier d’un baffle. Et toute la journée, du matin au soir, ils survolaient les contrées poussiéreuses et hostiles à une dizaine de mètres d’altitude et s’immobilisant tous les kilomètres ; alors, trois des drones dépliaient du cylindre un écran géant orienté vers le sol, l’un y projetait une image de mauvaise qualité et le dernier jouait une bande sonore.

Celle-ci débutait par un grincement strident, et la plupart des survivants munis d’oreilles dans les parages devaient se les boucher pour éviter à leurs tympans de finir en bouillie. L’air mi-agacé mi-ahuri, ils levaient alors les yeux vers l’improbable émission.

Une neige diffuse peuplait tout d’abord l’écran. Puis, l’image vacillait comme si quelqu’un bidouillait le raccordement, pour laisser place à un paysage désolé. Une violente tempête balayait les landes grises et tristes dépeintes à l’écran ; à l’occasion, quelques formes indistinctes traversaient brièvement le cadre.

« Le monde, c’est de la merde, déclara une voix sur fond de musique dramatique. Des cataclysmes dans tous les sens. Des méchants de partout. Des bandes de fumiers qui niquent tout ce qui bouge. Alors, quoi ? Vous en avez plein le cul ? Eh ben, vous savez quoi ?

« Nous aussi. »

Une explosion tonitruante envahit l’écran, et une inscription orange sur fond noir étira ses lettres de tout son long d’un bord à l’autre de la toile.

Elle indiquait : MASS DUSTRUCTION.

« MASS DUSTRUCTION ! annonça une figure grande et mince prise de convulsions. La solution à vos tracas du quotidien, petits et gros. Invasions de pillards sanguinaires, de cafards géants, de frelons mutants, de tarentules parasites, de revenants en tout genre, d’extraterrestres multidimensionnels, d’archidémons ultramillénaires, de belles-mères tenaces et plus encore ! »

Manifestement enthousiasmé par ses propres propos, le nouvel intervenant finit toutefois par s’immobiliser assez longtemps pour que la caméra puisse faire le point sur lui. Il portait une longue veste rapiécée et un treillis fatigué, mais le regard s’attardait surtout sur son masque : celui d’une tête de mort souriante, ornée d’une multitude de fleurs colorées.

« MASS DUSTRUCTION, reprit la figure, c’est avant tout une équipe de professionnels à votre service…

J’imagine, maître, qu’on peut se considérer comme une équipe à partir de deux personnes, murmura une seconde voix au timbre synthétique.

Chez MASS DUSTRUCTION, poursuivit l’autre en insistant bien trop sur ces mots, on vous garantit un résultat en quarante-huit heures. Propre. Fiable. Efficace. Un peu comme ma bite.

Doux seigneur, maître.

MASS DUSTRUCTION, c’est la garantie d’un travail de Qualité, avec un gros Q. C’est d’ailleurs pour ça que ça s’écrit tout en capitales. Parce que chez MASS DUSTRUCTION, on n’est pas des tarlouzes. La preuve ! »

La tête de mort disparut. Un montage apparemment réalisé par un hyperactif sous cocaïne vomit alors un flot d’enregistrements de mauvaise qualité. Une figure solitaire y affrontait successivement des zombies par dizaines, un scolopendre titanesque, un monstre marin tout de tentacules, une entité dont la seule présence perturbait l’appareil de filmage et des horreurs que l’imagination (et encore moins mon vocabulaire) ne peut concevoir. Le clip s’achevait sur une vidéo de l’ homme au masque, occupé à chasser un nid de souris sous un plancher, non sans fébrilité.

« Avec MASS DUSTRUCTION, vous êtes satisfait ou satisfait. Besoin de nous ? Pour nous joindre, c’est très facile : gueulez MASS DUSTRUCTION en direction de cet écran. On se charge de vous recontacter. Voui ? Voui. »

Alors, l’image vacilla, les drones replièrent la toile et s’en furent avec leur fardeau. Puis, à travers tout le pays, les spectateurs de cette étrange émission de se demander :

« Hé, mais c’était qui, cet abruti ? »